Avoir conscience de la beauté : le Beach art par Sam.

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Sam est un artiste de Beach art comme il le nomme, une dimension du Land art, cet art qui réalise des oeuvres dans la nature, avec la nature, le plus souvent éphémères. Il nous raconte son aventure graphique, et comment les témoins de ses réalisations et lui-même, en sont touchés, dans un plaisir partagé.

Vous avez commencé par écrire, dessiner puis sculpter. Qu’est-ce qui vous a conduit vers ces créations sur la plages plutôt que sur la page ?

Je fonctionne à l’émotion, que ce soit pour écrire, sculpter ou dessiner sur la plage. Un peu comme un trop plein pour donner une image, lorsqu’elles sont prête à "déborder", je les canalise dans la création, les matérialise en une oeuvre ou une expression artistique. C’est pour cela que je ne me suis pas contenté que d’une seule technique, un seul médium, j’ai besoin d’essayer, de découvrir, en cela je me découvre aussi et entretiens le cercle émotionnel si je puis dire.

Est-ce qu’il y a eu un événement déterminant, une rencontre, ou un artiste qui vous a inspiré en particulier pour créer sur les plages ?

J’ai découvert le travail de Jim Denevan, un artiste californien dans une vidéo de surf et j’ai été impressionné par la démesure, la précision, le rendu de cette technique qui demande peu de chose. J’ai gardé cela en tête pendant un an et finalement m’y suis essayé l’année d’après, un peu à l’écart sur une grande plage qui s’y prête particulièrement, à Biarritz.

A quelle époque de votre vie avez-vous commencé ces oeuvres-là ?

J’ai vu la vidéo de Jim Denevan en septembre 2007 et ai tracé ma première fresque en juillet 2008. A cette période de ma vie, j’étais sans emploi, l’ayant perdu en mars précédent et commençais juste à "sortir la tête de l’eau" suite à une séparation amoureuse, entraînant un déménagement conséquent émotionnellement et enchaînant sur mon licenciement ! Une longue période d’indemnisation chômage ne m’a pas précipité à rechercher à tout prix un emploi, me permettant de me recentrer sur moi et me consacrer principalement à l’art que j’avais mis de côté quand j’étais en couple. Rapidement j’ai compris que c’était ça que je voulais faire, que je ne le faisais pas trop mal pour un autodidacte et je me suis donné le temps d’arriver à en vivre mais surtout d’essayer car finalement c’était juste être moi-même.

Comment définir ce mode d’expression du Land art et ce que vous nommez plus particulièrement le "Beach art" ?

A la base c’est du Land art, par définition puisque de l’art dans la nature et avec la nature. Le père d’un jeune pratiquant a récemment proposé un terme précis à cette technique : arenaglyphe dont vous trouverez sa définition ici :

http://www.larousse.fr/encyclopedie...

Il est également appelé Sand art. Je l’appelle Beach art en comparaison avec le Street art par rapport à l’approche que j’en ai, l’appropriation d’un lieu public, la diffusion gratuite et éphémère d’une oeuvre au regard de nombreuses personnes, l’éventuel message passé à travers la fresque, comme le ferait également un pochoiriste sur un mur d’une ville.

Vous avez choisi d’utiliser un seul instrument technique minimal, le râteau, pour des réalisations disons maximales ! Pourquoi le choix de cet instrument-là et uniquement celui-là ?

Mise à part un bâton, le râteau s’impose de lui même comme instrument pour réaliser des grands dessins ou textes sur la plage. Après avoir utiliser un simple râteau un moment, je me suis fait fabriquer un râteau spécial me permettant d’avoir un trait simple ou un trait double, bien pratique pour remplir de grande surface et gagner du temps, précieux dans notre travail car nous avons des limites de temps. Effectivement, d’autres personnes faisant des arenaglyphes peuvent utiliser des cordeaux pour réaliser des dessins géométriques frôlant la perfection. C’est leur démarche, que je respecte, le rendu peut être très impressionnant permettant des dessins très techniques et compliqués, difficile à réaliser autrement. Ma démarche est plus libre, je ne cherche pas forcément la perfection dans mes dessins et cela m’arrive, quand je peux, d’effacer un mauvais trait, de travers ou trop court/long.

Une fois je devais commencer mon dessin par un carré d’environ 50m de côté ; arrivé à mon troisième trait, il ne me semblait pas se finir au bon endroit. J’ai donc recompter mes 3 traits et aucun n’avait la même dimension car pour le premier je marchais en avant et les suivant à reculons (une technique pour tracer un longue ligne droite). J’ai donc improvisé quelque chose de complètement différent de mon idée de départ, cela m’a demandé pas mal de réflexion pour trouver une harmonie générale mais au final j’ai fait quelque chose qui fonctionnait parfaitement, d’assez technique et qui me plaisait beaucoup.

La ligne entraîne la ligne, le mouvement entraîne le mouvement.

Quand je dois improviser, j’essaie alors de trouver toujours une harmonie dans l’oeuvre, afin qu’elle puisse s’adapter à son environnement, à la forme de la plage et de la côte. 

Pour réaliser cela, je n’ai pas besoin d’autre chose qu’un râteau.

Cependant, j’aimerais amener la couleur à ce travail et je dois faire des tests avec une peinture écologique pour donner une autre dimension à mes fresques, mettre en valeur certains point car je ne pense pas que je pourrai peindre d’aussi grandes surfaces, par coût, temps et technique limitée.

Est-ce que vous oeuvrez sur une seule plage en particulier ou d’autres selon vos voyages ?

J’ai la chance d’habiter à 5mn à pied de la plage idéal pour cela à Biarritz : la côte des Basques. C’est donc mon terrain de jeu, mon atelier comme j’aime à l’appeler, principal. Je ne peux pas ratisser sur n’importe quelle plage, il faut que le sol soit plat, dur et humide ce qui veut dire recouvert à marée haute. Les plages qui ne sont recouvertes que de temps en temps par gros coefficients sont trop meubles, le râteau ne grifferait pas la surface mais s’enfoncerait et ça serait impossible.

Un de mes projets à long terme est d’aller pratiquer le Beach art à travers les belles plages du monde afin de laisser venir l’inspiration dans un endroit nouveau, un autre paysage et ramener de ces voyages des photos nouvelles pour les compiler dans un futur livre, montrer la beauté du monde sous un angle différent. J’ai pu réaliser des oeuvres en Espagne à San Sebastian à 40mn de Biarritz, dans un environnement plus urbain et rappelant également la baie de Rio en plus petit et au Maroc, principalement à Imssouan, une magnifique baie où j’aimerais retourner. J’espère me rendre prochainement en Norvège dans les Lofoten pour ce décor grandiose et y réaliser du beach art ainsi que d’autres oeuvres environnementales, au Portugal, au Japon en rencontrant, un maitre de jardin zen pour découvrir son approche et pourquoi pas m’en inspirer et en Californie pour une éventuelle performance avec Jim Denevan. Ceci est en phase de projet et recherche de financement avec peut-être un documentaire d’un ami qui m’accompagnerait.

Lorsque vous arrivez sur la plage, comment l’oeuvre naît-elle ? Avez-vous une idée préconçue de forme ? des dessins préparatoires ?

Cela dépend mais disons qu’une fois sur deux, j’arrive avec une idée en tête. Parfois je ne peux pas la réaliser car l’espace n’est pas suffisant, ou trop longiligne ou des rochers ou des flaques apparaissent sur la plage. C’est un élément vivant qui change chaque jour avec de grosses différences entre l’hiver et l’été également.

Quand je n’ai pas de croquis en tête ou de phrase toute faite, je laisse venir l’inspiration, dessine avec mon doigt essayant des figures, utilise un rocher ou les flaques comme point de départ. Dans ces cas d’improvisations, j’ai rarement, une fois lancé, l’image précise du résultat final en tête, c’est un peu la magie de l’oeuvre, (la ligne entraîne la ligne, la forme entraîne la forme) je cherche l’harmonie générale, parfois elle fonctionnera, d’autres fois non et mon oeuvre ne provoquera pas d’effet particulier à mon goût.

Que voulez-vous que ces formes graphiques modifient d’abord dans le contexte de la plage ?

Lorsque je crée une forme géométrique, je recherche la beauté, pure et simple. Pas de message particulier, juste provoquer une émotion primaire à savoir trouver cela beau. La beauté est subjective et propre à chacun mais quand même universelle. C’est lors de ma deuxième réalisation qu’une personne se promenant sur la plage est venue me voir pour simplement me dire merci ! Cela m’a beaucoup touché et j’ai compris que je pouvais toucher les gens assez facilement. Lorsqu’il y a un minimum de monde sur la plage, il y a presque à chaque fois une ou plusieurs personnes qui viennent me voir pour me demander ce que je fais ou me féliciter et cela est vraiment très gratifiant. Se faire plaisir en faisant plaisir aux autres. On sait à ce moment là qu’on est dans le vrai dans sa démarche et qu’on avance dans la bonne direction.

Qu’est-ce que vous aimeriez inspirer alors chez ceux qui sont les témoins de vos réalisations ?

Ce travail amène les gens à voir leur environnement avec un regard différent.
Ils en prennent davantage conscience juste par l’insertion d’un élément nouveau et perturbateur de leur quotidien, afin d’apprécier la beauté de la nature car y inclure une oeuvre, ce n’est pas courant, cela interroge et provoque une émotion.

A partir de ce constat-là, je me suis dit que de dessiner des fresques explicites tel un code barre, ou une liasse de $ accrochée à un parachute ou directement écrire une phrase pousserait encore plus la réflexion, la provocation parfois et donc l’intérêt de ce travail.

Cela fait, vient ensuite la prise de photographies, puis viendra ma démarche photographique, la retouche de mes photos pour leur donner une lecture différente de la réalité, une ambiance particulière et amener plus de poésie dans le regard afin de créer ainsi une deuxième oeuvre, pérenne cette fois-ci.

Mon travail terminé, lorsque je disparais prendre mes photos sur les hauteurs, les gens se rapprochent, marchent dessus ou s’approprient l’oeuvre comme le font surtout les enfants et la font vivre d’une autre manière, qui peut être très intéressante à saisir en photo.

Quelles sont les sensations ou émotions particulières que le Beach Art vous donnent par rapport à vos autres pratiques artistiques ?

C’est un travail artistique très particulier, en effet. A l’inverse de la peinture, de la sculpture ou de l’écriture, disciplines que l’on pratique généralement chez soi, dans son atelier, dans un contexte souvent connu et habituel mise à part en résidence d’artiste, là je n’ai pas de mur, mais un espace immense devant moi et également le regard des autres sur moi.

Contrairement à beaucoup de street artistes qui peuvent m’inspirer et que j’affectionne beaucoup, je ne suis pas hors-la-loi, je ne me cache pas et ne fais pas cela la nuit. Aller sur la plage en été quand des milliers de personnes sont à côté (forcément pour une raison de place, je m’écarte des zones de bains et cherche un espace dégagé) n’a pas été anodin pour moi au début. On s’expose à ce regard, on se sent, au début, observé, les gens s’arrêtent près de vous, intrigués. Je ne suis pas de nature très exhibitionniste ni forcément à l’aise "en démonstration" mais au bout d’un moment dans ma fresque puis à force de le faire, je me défais de ce qui pourrait être une pression sans vraiment l’être et je rentre dans mon dessin. On m’a déjà dit que je semble concentré quand je ratisse.

Enfin cet un art a ses instants magiques où l’on sent monter en soi un bien être, une osmose avec son environnement et une pleine conscience de son état d’Être. Cela se passe souvent en automne ou en hiver, quand je suis quasiment seul sur la plage, bien dégagée avec une luminosité particulière qui est propre à la région et au bord de mer. A ce moment, les 5 sens sont en action, s’il y a un peu de houle et que la température de l’eau est plus élevée que l’air, celui-ci est chargé d’embruns que vous sentez et pouvez même goûter en respirant la bouche ouverte, le bruit des vagues ou du râteau qui vibre sur le sable dur, la vue dégagée jusqu’aux montagnes espagnoles... là, vous touchez la plénitude !

Vous parliez du temps limité pour créer ces oeuvres. En effet, la contrainte dans cette création, c’est la mer et ses marées qui vont recouvrir puis effacer l’oeuvre. 

Le Beach art me donne un rapport qui est différent à l’environnement, à la manière de le prendre en compte et de composer avec, de considérer également le temps qui est un facteur important dans ma création.

La lune est mon métronome, m’offrant un espace de création limité que je dois gérer et qui n’est jamais le même. Chaque jour, le coefficient de marée change, la houle, le vent sont autant de facteurs auxquels je dois m’adapter pour finir à temps, que mon oeuvre puisse se voir encore un minimum(entre 2 et 4h, rarement plus sur cette plage de Biarritz) et que je fasse les photos d’un maximum d’angles de vue.

C’est en quelque sorte une performance à chaque fois, même si je n’ai aucun public.

Généralement lorsque que l’on commence une oeuvre, que ce soit une peinture ou une sculpture, on s’arrête quand on a décidé qu’elle est finie. Là c’est un peu différent et je compose à chaque fois en fonction de l’avancement de la mer qui sera plus ou moins rapide suivant les coefficients, la houle et le vent et le relief de la plage. Ca m’arrive régulièrement de ne pas avoir fini ni pris aucune photo et la mer commence à grignoter mon dessin mais ça fait partie du jeu.

Les promeneurs sur la plage vont également marcher au travers de l’oeuvre et contribuer à cet effacement. Quel est votre rapport à cet "éphémère" artistique ?

Créer quelque chose qui disparaîtra quelques heures après est une démarche qui ne me dérange pas vraiment, même si parfois on aimerait que cela dure un peu plus longtemps, que d’autre personnes en profite. Chaque instant doit se vivre intensément et la valeur de l’émotion est généralement inversement proportionnelle à sa durée. Un ami m’a fait une remarque dernièrement qui m’a touché, disant que je donnais à chaque seconde sa valeur réelle.

Il y a un très grand mur de graffitis à Biarritz devant lequel je passe plusieurs fois par semaine. Je sais qu’ils sont là, ne changent pas très souvent. J’en apprécie certains mais n’ai pas plus de surprise en les voyant alors que pendant l’été, avec tous les touristes et donc artistes potentiels présents, je regarde ce mur avec plus d’intérêt car je peux tomber sur une belle oeuvre en cours de réalisation qui sera peut-être repassée par une autre quelques jours seulement après. Du coup ce travail prend un peu plus d’importance car sa durée sera plus limitée.

Aussi je photographie toujours mes fresques ; c’est la deuxième partie de mon travail. Ce que l’on voit sur mes photos est une approche un peu différente du Beach art, j’essaie de trouver des angles de vue particuliers que le promeneur ne verra pas forcément, de contraster plus ma photo pour faire ressortir le dessin, de saisir un instant court, particulier quand un couple passera devant ou qu’un enfant jouera à l’intérieur d’une forme, de raconter une autre histoire. Mon travail vivra deux fois alors : dans le regard de ceux qui étaient présents au moment de sa réalisation et avant qu’il ne disparaisse et sur une photo accrochée à un mur, qui sera généralement imprimée sur de l’aluminium brossé pour apporter une luminosité et une texture particulière.

Quant aux promeneurs qui marchent sur mon travail, c’est assez inévitable. Je n’apprécie pas vraiment quand quelqu’un me voit faire et marche délibérément dessus, pensant peut-être qu’après tout, ce n’est qu’un dessin dans le sable. Ceux là sont quand même très rares. Il y a ceux qui se promènent, le nez en l’air ou jouant au ballon et ne se rendent pas compte qu’il y a quelque chose de différent au sol. Parfois ils réalisent quand ils sont en plein milieu d’une forme et ne savent plus comment en sortir sans empirer la situation. Je ne peux pas leur en vouloir, la plage est publique et je ne peux monopoliser tout l’espace pour moi ! De plus, dans mes photos, cela n’apparaît pas forcément.

Le pire reste les chiens (normalement interdits en été) , incontrôlables qui peuvent faire des trous. Là je repasse derrière quand je peux !

Quels sont les messages en particulier que vous inscrivez parfois dans vos réalisations ? 

Des messages poétiques, revendicatifs, parfois très explicites, parfois moins, de moi ou d’autres personnes, souvent pour faire prendre conscience de notre environnement, de sa beauté, de sa valeur (sous-évaluée).

 

- La beauté, pour être émouvante, doit être éphémère (R.Doisneau)

- Don’t worry, be Hungry

- Tu connais cette fleur ? Non, mais regarde, j’ai une nouvelle application sur mon Iphone

- Ici prend vie l’essence des sens (sous entendu que la vie est née de l’eau, de l’océan, et qu’ici, nos sens sont tous en action)

-Tout peut encore arriver, mais le pire serait qu’il ne se passe rien

-Travailler moins pour aimer plus

-Sous la plage, les pavés

-Grottes de Lascaux ou graff de lascars

-Et vous ?

...

Propos de l’artiste Sam Dougados recueillis par Laureline Amanieux.
© Web TV Savoirchanger, 2011.

Copyrights photographies : Sam Dougados.

Pour la photo de "L’homme Racines", Sam a fait partie des 3 lauréats de Biarritz pour l’exposition internationale organisée par la ville d’Ixelles (Bruxelles) sur le thème de la découverte de l’autre vu sous l’angle de l’eau.

Pour aller plus loin !

Découvrir le site de Sam et une partie de ses oeuvres :
www.artmajeur.com/dougasam
www.flickriver.com/photos/dougasam/sets

Visionner une vidéo de son travail en action :
http://vimeo.com/13572363

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