Le reflet de Brigitte Bardot

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Le reflet de Brigitte Bardot

 

"C'était sur le tournage de Colinot Trousse-Chemise, en 1973, 

Brigitte Bardot dans sa loge, alors que j'apportais la dernière touche à son maquillage, et qu'elle portait déjà sa tenue de tournage, une robe d'inspiration moyen-âgeuse en velours noir au col d'écailles bleues, Bardot si belle, si torrent de cheveux blonds qu'une guirlande de fleurs dorées adoucissait,

Bardot si bousculade des coeurs, et aspirant les désirs comme un aimant ramasse sans y songer les pailles de fer traînant sur son passage, Bardot qui chantait des poèmes de Charles Cros comme des vers de Gainsbourg, "Sidonie a plus d'un amant, c'est une chose bien connue", Bardot avec sa moue bohême, capricieuse, avec ses airs glorieux, ses pas de danseuse marchant sur la pointe des pieds, traversant sans un regard les cris de rage ou les soupirs, Vénus toute entière auxquelles les proies s'attachaient, Bardot qu'on exportait comme une marque à l'internationale, qu'on parodiait, qu'on insultait, qu'on vénérait, qu'on déclamait en dansant parce que "Brigitte, c'est beau", 

Bardot, donc, leva ses yeux vers mon visage, ou plus exactement leva ses yeux dans le miroir. J'avais allongé leur forme d'un trait d'eye-liner délicat pour créer un effet oeil-de-biche : le mascara noir les rendait plus électriques encore. J'avais pulpé ses lèvres gourmandes, fruitées, comme une pêche dont la peau se fendait par un jour éprouvant, l'un de ces jours où l'on remue à peine le corps sous la chaleur,

Bardot qui, à 39 ans, resplendissait de grâces, au sommet de sa beauté, plus mûre, plus calme, avec ses rides légères, avec une gravité nouvelle et séduisante,

Bardot me demanda :

_ Regarde-moi.

Je ne faisais que cela, la regarder, ajouter un peu de poudre rosée sur ses pommettes, reprendre du bout d'un doigt une poussière noire : que rien ne gêne, que rien ne pèse.

_ Regarde mon reflet, dit-elle d'un ton de voix si las que je crus avoir commis une erreur.

Je scrutai le miroir, inspectai ce reflet du menton au front, m'attardai sur le nez et le creux des joues. Les ampoules encadrant la glace brillaient d'un blanc cru.  

_ Voulez-vous que je reprenne un détail ?, demandai-je timidement.

Bardot fit un effort pour que ma voix parvienne jusqu'à elle, pénètre son ouïe, atteigne son esprit si absorbé alors dans une contemplation muette et comme désespérée d'elle-même.  

_ Je ne vais pas jouer les connes toute ma vie, dit-elle. Appelle mon agent.

La porte s'ouvrit. Bardot ne se retourna pas. Elle s'adressa au reflet élégant de son agent qui avançait dans le miroir.

_ Aujourd'hui, je ne tournerai pas. Nous reprendrons demain. Ce sera mon dernier film. J'arrête le cinéma.

_ Tu es fatiguée, cela passera, répondit son agent.

_ Non, c'est fini. Ces films à la chaîne, ces rôles de plus en plus bêtes, je n'ai joué que pour un seul but...

Un silence suivit. 

_ ... pour que les animaux soient aimés sur cette terre. C'est à eux que je veux consacrer mon temps, ma fortune, et ma notoriété.  

Nous ne savions pas si nous devions la croire.

Bardot eut alors ce geste - elle saisit des cotons, versa de la crème dessus, et par mouvements lents, par coups d'ailes déployées au sortir de la cage, avec un air joyeux qui lui montait aux lèvres, tandis que sa respiration ample faisait monter puis descendre ses seins, se tenant droite et oublieuse de nos corps de part et d'autre de sa chaise,

Bardot ôta son maquillage. N'en laissa pas une trace. Défit sa coiffure. Se leva. Retira sa robe. Et l'on vit tomber les cotons souillés sur le plancher, une guirlande plaquée or, le tissu fade d'un déguisement, Vénus ouvrait grand les parois de son coquillage, mais ce serait désormais pour l'amour des animaux, et l'on vit les pieds légers, les pieds nus, étourdissants de sensualité, on les vit marcher sur ces oripeaux, tandis que le rire cristallin de Bardot chassait 21 ans de carrière.

Elle ne revint pas sur sa décision. Devant ce miroir, j'en fus témoin, elle s'était délestée de son reflet, elle venait de choisir pour toujours ce que nous cherchons tous : du sens."     

Ecrit par Laureline Amanieux.

Copyrights, 2014.

 

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