Celle qui se soigna avec des mots.

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Elle s’appelle M-J comme la fiancée de Spiderman, mais ce n’est pas un super-héros qui l’a libérée d’un monstre, c’est l’écriture. En 2008, M-J est l’institutrice de mon fils, en CE1. La quarantaine, un visage poupée de cire. Quelque chose de l’enfance s’est fiché dans ses traits. Ou le regard des enfants maintient-il son visage intact ?

Son corps se tient très droit relié par un fil au ciel : elle a beaucoup pratiqué la danse. J’ai beau être plus grande qu’elle, j’ai tendance à voûter mes épaules et à la rejoindre en taille.

Nous marchons côte à côte ce jour-là, pour encadrer une sortie scolaire, un mercredi ensoleillé de mai, jour des Olympiades. Pendant que les enfants s’affrontent classe par classe dans une série d’épreuves ludiques, M-J vient s’asseoir dans l’herbe à mes côtés.

La soudaineté de ses confidences m’a d’abord bouleversée.

Elle a appris que j’écrivais - bavardage de mon fils. Elle commence par cela : elle vient d’écrire un Slam. J’ai entendu parler de cette pratique poétique mais ne m’y suis jamais intéressée. On lui avait offert le premier album de Grand Corps Malade, elle avait écouté Voyage en train en prenant chaque matin son RER pour se rendre à l’école où elle enseignait. Le soir aussi.

C’est un rythme vocal d’abord qui la fait écrire. Je peux me le figurer : le rythme prend possession de ses doigts comme un impératif, dans un mouvement à trois temps, un pas en arrière et deux en avant. L’écriture coule d’elle, elle me le dit ainsi, coule comme un radeau en plein précipice et pourtant comme les torrents aussi du jardin des Hespérides : dans les quatre orientations. Au Nord, au Sud, à l’Ouest et à l’Est de son corps.

Parce qu’il y a de quoi chasser un piétineur de paradis. L’écriture devient combat épique contre le monstre qui la ronge.

M-J ne peut pas avoir d’enfant. Elle a écrit contre sa colère pour ce tout petit qui ne naîtrait pas de son ventre et de son sang, car la colère avait fini par grossir comme une bête enragée mordant ses journées par morceaux de plus en plus épais.

Au travail, M-J adore les élèves de ses classes qui ne dépassent pas 7 ans. Elle porte ce regard pour eux d’une Madone à l’enfant. Et quand le monstre bat des pieds contre ses tempes, elle invoque le moment où elle ressortira, de son sac de classe, la liasse des feuilles quand ses mains tourbillonnent, vrille en piqué de noir sur blanc.

"Ce texte, je l’ai d’abord écrit pour moi", me dit-elle.

Heureusement le trajet aller-retour est long : elle habite à l’extérieur de la ville. Son mari travaille dans un restaurant mexicain et rentre tard, alors, après la préparation de ses cours du lendemain, elle écrit encore. Comme son mari ne parle pas français, elle lui traduit les nouveaux passages slamés avec "google" : rituel poétique du coucher.

Lorsque M-J a atteint 40 ans, les médecins ont déclaré qu’ils ne feraient plus d’essais. Cette coupure-là lui était allée jusque dans son ventre. Plus d’essais.

Des larmes dans ses yeux à ces mots. Je me demande comment les larmes dansent en elle. Chacun pleure différemment. Pour elle, je vois une retenue tremblante juste au bord de l’oeil. Et puis la larme recule et retourne au dedans, à l’image de la passion musculaire des danseurs de tango dont le visage pourtant ne cille jamais.

Alors elle reprend le train du matin, puis du soir. Ca bondit, rugit, tressaute, sursaute, ça la sort de ses gonds, et le monstre se prend des estocs de mots. Elle étire, assouplit sa colère, lui apprend des passes délicates. Zarathoustra s’est réincarné en slameur : M-J danse sur son chaos. Elle raconte en un slam l’hôpital récurrent, les soins médicaux intrusifs, l’impossibilité d’être enceinte, l’espoir perdu.

M-J l’enregistre sous forme de film qu’elle envoie à ses amis proches, à sa famille aussi. Je me souviens : on n’y entend que sa voix sur le lever d’un soleil lent. Le monstre est vaincu à ce moment-là, quand il est proféré au dehors. Ce n’est jamais la lumière qui l’emporte, c’est un son a cappela, comme cette syllabe bouddhique qui engendre le monde, Om.

Puis après quatre mois de transe, M-J descend du train et ne se reconnaît plus. Elle reconnaît la gare, l’escalator, la place du marché avant la grande avenue qui mène à l’école. Pourtant, elle est ailleurs, bien plus loin que sa colère jetée par-dessus bord sur les rails. Elle a reconquis au plus profond de son corps un verger fabuleux.

"J’ai aussi écrit pour des gens qui traverseraient les mêmes épreuves, qui n’oseraient pas ou ne sauraient pas s’exposer sur un sujet aussi douloureux et intime, car il enferme dans une forme de solitude", me dit encore M-J.

Devant toute souffrance, il y a une décision à prendre. Ou elle s’invite chez soi au point de devenir une compagne du quotidien. Ou l’on fait du passé un pas chassé. M-J choisit.

"J’ai pris le risque de m’exprimer avec franchise pour me libérer et me sentir moins seule, en espérant que mes mots auront une répercussion libératrice auprès de ceux qui souffrent en silence".

Libératrice parce que l’écriture l’ouvre à une nouvelle espérance dorée comme des pommes. Elle adoptera un enfant.

Elle l’écrit à la toute fin de son texte comme le début d’une chorégraphie nouvelle, avec cette retenue involontaire tellement elle lui est naturelle. Ses mots dansent alors plus que jamais entre eux, leur sonorité prend plus de poids que les images, et le corps se maintient jusqu’au bout dans une élégance, une droiture vitale.

Ce mercredi-là, dans l’herbe du parc tout près des enfants en sortie scolaire qui cherchent à gagner leur concours sportif, les confidences de M-J dansent aussi sous mes yeux.

"Le plus incroyable, c’est que tout est allé très vite : à peine inscrits avec mon mari à une association favorisant l'adoption qu'on nous a proposé d'adopter une petite fille ! Elle est apparue comme un miracle".

Quand elle se tait et se tourne pour acclamer ses élèves, le décoir vacille. Les séquoias et les eucalyptus se resserrent et bleuissent jusqu’à former les murs d’une chambre repeinte fraîchement. La prairie fait place à un tapis double épaisseur sur le sol.

Je vois M-J avec son bébé– une fille – elle la balance doucement contre son corps en lui chantant des berceuses a cappella.

Ecrit par Laureline Amanieux © Copyrights Savoirchanger.org, 2010.

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