Daniel Pennac, entretien

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Daniel Pennac, apprendre par le coeur

Pendant trente ans d’enseignement, l'écrivain Daniel Pennac a demandé à ses élèves préparant leur liste de textes analysés pour l’oral du Bac Français de se constituer une "bibliothèque mentale".

Daniel Pennac constatait ensuite la joie des lycéens se découvrant capable d’intégrer la Littérature de l’intérieur puis de la dire à haute voix.

Voici sa parole recueillie par Savoirchanger !  




"Avec mes élèves, je ne faisais pas de la Littérature médico-légale du genre : "alors on explique ce texte et puis demain, on va voir ce que vous avez compris, gna gna gna". Non, on explique le texte et puis dès les deux premières phrases, on dit :

_ Aline, tu as compris ? Est-ce que tu as bien saisi le sens ?

_ Oui, m’sieur.

_ Alors, ferme les yeux et vas-y, récite-moi juste ce vers... Et vraiment 99 fois sur 100, le vers sort sans effort, mémorisé, grâce au sens qui a été saisi ou au son, à la musicalité.

Un jour, mes élèves de seconde avaient fait un dîner de fin d’année. Ils m’ont dit :

_ Ah m’sieur, vous voulez pas venir à notre dîner de fin d’année... venez avec votre femme...

Ils étaient curieux comme ça. Alors je viens avec ma femme, on a dîné et puis à un moment donné, l’un des garçons dit à une fille :

_ Aline ! Balance-moi le 17....

Oui, parce que les textes analysés pour le Bac de français, on les numérotait de 1 à 30 ; ils n’étaient pas classés par titres. Et alors Laureline dit :

_ Tu le veux à l’endroit ou à l’envers ?

_ Vas-y, à l’envers.

La fille se lève, et elle récite "Le Pont Mirabeau" de Guillaume Appolinaire à l’envers, en commençant par le dernier vers, elle remonte le cours du fleuve. J’ignorais complètement que mes élèves savaient faire ce genre de choses !!! Ensuite, ils se sont lancés des défis : c’étaient des patchworks.

_ Alors, Ophélie, donne-moi la deuxième strophe du 4, le troisième paragraphe du 12, et le vers du 29.

Et vous aviez l’Ophélie de service qui disait :

_ Attends, attends, attends, attends...

Puis tac, elle sortait le patchwork. Alors, évidemment l’Ophélie de service, c’est elle qui disait en début d’année scolaire :

_ Ca va comme ça, j’ai pas l’âge d’apprendre par coeur un texte, ce sont des conneries...

Enfin, la révolte de l’adolescent, mais ensuite, les élèves étaient dans la jouissance, celle de la mémoire qui fonctionne, et surtout celle de la compréhension intime du texte. Il y avait à la fois un côté ludique et un côté malin, parce que quand vous étiez gosse et qu’on vous donnait des dissertations à faire, vous vous souvenez ? Il y avait toujours cette phrase très hypocrite dans le sujet : "Vous étayerez votre raisonnement par des citations tirées de votre culture personnelle". Mais quelle culture ? Le lycéen arrive au Bac, il a planché pendant toute l’année, il n’a rien mémorisé... tandis que les élèves ayant appris par coeur les textes présentés à l’oral du Bac, ils ont toujours le moyen de sortir une ou deux citations exactes, ils arrivent avec une bibliothèque qui couvrent à peu près tous les sujets !"


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Chagrin d'école 

Comme un roman

Propos recueillis par Laureline Amanieux. 

© Web TV Savoirchanger, 2015

Remerciements à l'association Lire dans le noir qui avait organisé cet entretien !

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