De Pôle Emploi à Pôle Humain.

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Il arrive qu’on désespère des institutions françaises. Pourtant, il suffit de quelques-uns pour leur donner du sens. Lorsque j’écoute le récit de Catheline, qui travaille à Pôle Emploi, je réalise qu’elle en fait un pôle d’écoute. Et même, un Pôle Humain :

« Je recevais depuis quelques mois une demandeuse d’emploi. Un matin, elle s’est assise face à mon bureau, en arborant une tenue inhabituelle : un jogging et des baskets blanches entourées d’une bande rouge voyante.

J’ai fait une remarque gentille. Pas pour lui faire la morale. Juste parce qu’en période de chômage, on se laisse rapidement miner le moral. On se néglige physiquement. Parfois, on commence à boire l’apéro plus tôt en soirée. Beaucoup plus tôt.

_ J’aime bien que les gens s’habillent pour me rendre visite, ai-je dit en plaisantant.

_ J’ai cessé de me regarder dans un miroir. Je n’ai pas la tête à ça.

Si. Cette demandeuse d’emploi a la tête d’une quadragénaire, qui a porté des responsabilités de directrice administrative sur ses épaules, est diplômée Sup de Co, a pris grand soin d’elle pour se rendre au bureau de son entreprise pendant quinze ans. Son jogging ne colle pas avec l’allure si distinguée de son visage, avec les boucles de cristal bleutées pendant à ses oreilles. Elle crispe son visage. On dirait un bouquet de Narcisses fanées. Lors de nos premiers rendez-vous à Pôle emploi, elle se maquillait encore.

Je consulte son dossier.

_ Madame..., je constate que vous n’avez pas avancé dans vos démarches pour retrouver un emploi.

Elle. Bras croisés. En mode défensif.

_ Pour ce que ça sert, ici, depuis trois mois...

J’entends la colère, les mésaventures avec l’institution publique, mais dès que ça dérive, j’arrête afin que l’entretien reste efficace.

_ Vous savez, vous êtes dans une situation confortable parce que vous touchez quatre-vingt pour cent de votre salaire pendant un an. Vous attendez l’emploi-bonus qui vous redonnera la situation que vous aviez avant. Mais c’est impossible.

La femme blêmit. Ma parole maladroite tombe comme une feuille morte sur ses joues.

_ Confortable ? Qu’est-ce que vous en savez ?

_ Excusez-moi, vous avez raison, je n’en sais rien.

Je feuillette son dossier, me rattrapant aux informations imprimées sur les pages.

_ Je voudrais juste vous expliquer que le marché du travail n’est pas comparable à ce que vous avez connu. La réalité, c’est qu’il est rare de reprendre un emploi à salaire équivalent, aujourd’hui.

Elle déplie ses bras, pose ses mains sur mon bureau, bien à plat.

_ Il ne me reste plus qu’à faire comme mon mari.

Je ne dis rien. J’écoute soudain de tous mes sens, de l’ouïe et de la vue, du toucher à l’odorat. Je goûte une tristesse amère. C’est à cause de ses yeux qui se ferment dans un soupir. C’est à cause de sa voix qui hésite, de sa bouche qui inspire, puis expire.

_ Il s’est suicidé. C’était lui le directeur de l’entreprise. Depuis mon fils et moi n’avons plus d’emploi.

De l’oreille, il me semble palper des traînées d’ombres humides.

_ Et je n’ai plus de mari.

Cela me fait mal, humainement. Nous nous sommes quittées sur une poignée de main, dans laquelle j’ai mis, en souriant, toute la chaleur solaire possible. Certains silences sont plus denses que les mots.

Je l’ai revue un mois plus tard. Elle porte un tailleur et a souligné ses yeux d’un crayon qui rehausse leur bleu. Elle a monté une étude de marché, un gros dossier relié par spirales, qu’elle me tend.

_ Quand je suis rentrée chez moi, la dernière fois, mon fils m’a fait une demande, comme vous. Que je sois à nouveau plus souriante. J’ai essayé, face au miroir, une fois par jour. Puis deux, puis trois... En même temps, j’ai effectué des séries de calculs : en revendant notre appartement en banlieue, on pourrait acheter un grand terrain dans le Périgord, et cultiver de l’or rouge.

_ Pardon ?, ai-je fait en ouvrant des yeux ronds.

_ L’or rouge, c’est le Safran. Deux fois plus cher que l’or, trois fois plus que le caviar. C’est une épice dont la culture s’accroît en France. J’ai fait des recherches. C’est exigeant, cela demande beaucoup de manutention, sept heures par jour, dimanche compris. Les bulbes plantés se transforment en magnifiques fleurs mauves au fil des saisons. Mon fils est enchanté. Avec nos indemnités, nous aurons de quoi enclencher cette nouvelle activité.

A Pôle Emploi, je vois de tout en création d’entreprise : le doux Rêveur (qui veut faire patron pour avoir une grosse voiture - ce qui échoue très vite), les Penseurs (qui y pensent-mais-ne-savent-pas-trop, alors on les envoie en ateliers de formation), et les Avancés (ceux qui ont mis des pistes sur les rails, et ça roule). Enfin, il y a les Atypiques. Cette femme en était une : elle se lance dans une reconversation incongrue, certes, mais sérieuse. Depuis, elle est son propre patron, et sa culture du Safran prospère !

Pomponnée comme une fleur blanche à la coronule jaune, au nez en trompette élancé, elle regarde son reflet dans le miroir, on la regarde avec plaisir. Elle est jolie ; elle a le sourire claironnant.

Comme quoi, ai-je pensé, changer de métier en pleine crise, c’est possible.

Refleurir aussi. »

Ecrit par Laureline Amanieux

Merci à "Catheline" de m’avoir permis d’écrire cette histoire !

© Copyrights, 2013.

Et si Ovide se trompait dans certaines Métamorphoses ? Une bonne image de soi-même, et l’on imagine bien Narcisse - heureux.

Dans le mythe d’origine, le voici : " Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ; je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ? L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque (...) et je m’éteins dans la fleur de l’âge."

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