La bijoutière et le Python

0 / commenter

_ J’ai changé de métier, parce que j’en avais marre des braquages !

Sylviane rit en renversant sa tête en arrière, un parfum sucré entre dans mes poumons. La trentaine, en tailleur jupe, elle sort d’une affiche de cinéma, avec le brushing impeccable de ses cheveux châtains, des lunettes carrées de marque, un maquillage élégant.

Nous échangeons à la cantine, lors d’une journée de formation pédagogique qui réunit des éducateurs d’Ile-de-France. Sa voix, d’une douceur planante, contraste avec un air déterminé, du type Angelina Jolie dans Wanted. Sans le revolver.

_ Chaque soir, rue de Paris à Montreuil, une fois le dernier client parti, j’entamai le rituel en jetant des coups d’oeil nerveux vers l’entrée : ouvrir une large boîte rembourrée de velours à l’intérieur, retirer de la vitrine les bagues éclatantes, les déposer délicatement dans la boîte, faire de même avec les colliers dans les vitrines intérieures, porter l’ensemble dans le coffre-fort derrière le bureau. Différentes rangées accueillaient les topazes, les diamants, les anneaux tressés, toutes ces créations originales de mon employeur. Je les vendais et recevais les clients.

Je ne tournais pas le dos à l’entrée. Le crépuscule descendait, ma tension montait. Les anxiolytiques ne suffisaient pas. En cinq ans, je comptai sept braquages. Jusque là, sans gravité en dehors des pertes financières.

Il y eut la fois de trop. Dehors, il pleuvait. Trois hommes cagoulés surgirent trop vite. Je tendis la boîte, ils avancèrent, je trébuchai en reculant. L’un d’eux m’a renversé contre terre, mes lunettes se sont brisées, un pied trempé a écrasé ma main, quelque chose de glacé s’est enfoncé dans ma nuque, une odeur de sueur et un bâillon amère ont glissé dans ma bouche, le plancher s’est troublé, un lacet humide s’est enroulé autour de mes mains, brûlant mes poignets, tel un Python informe et rampant, la mort a surgi, j’ai pensé : "ô dieu, percez-le de flèches, secourez-moi".

Personne n’a répondu. Mon corps s’est détaché de ma volonté, il s’est débattu, une voix sifflante m’a insultée, un coup, ou des crocs, ont chassé ma conscience.

Quand j’ai rouvert les yeux, une silhouette en uniforme passait un tissu humide sur mon visage ; du rouge imbibait la compresse. Elle a demandé des détails. J’ai dit : "Je ne ferai plus jamais bijoutière".

J’ai dit - et aussitôt j’ai obtenu un licenciement, puis un traitement post-trauma. Pôle emploi m’a rémunéré la formation d’éducatrice spécialisée sur deux ans. Aujourd’hui, je travaille comme assistante sociale dans un Centre pour enfants en difficultés, à Malakoff.

Pourquoi ? Comment vous dire, si j’avais été armée, j’étais choquée, j’aurais pu tirer sur ces hommes pour me défendre. Qui sait ? J’ai eu de la chance. C’est fini.

Dans mon nouveau métier, tout arrive, même dans les milieux sociaux les plus favorisés : cette semaine, on a porté à la pouponnière un bébé battu parce qu’il pleurait trop, et la police nous a confié deux filles de 14 ans qui ont étranglé une vieille dame juste pour piquer son portable... Heureusement, la victime s’en est sortie.

Mes collègues s’habillent en jean-tennis à cause des interventions où l’on court aux côtés de la police pour rattraper un gamin en fuite. J’ai gardé l’habitude des talons aiguilles, ça amuse. Je gagne deux fois moins d’argent. J’assure trois heures de transport par jour.

Je suis ravie.

Mon corps a craché le venin de la peur ; je dors sans somnifères. Comment vous dire... Je voudrais aider, comme on m’a aidée. Parfois, on n’y parvient pas, les enfants souffrent à nouveau, et les ados récidivent : ces deux contours d’une morsure qui s’infecte.

On essaie. On leur cherche un environnement stable. Plutôt que de tuer le mal, on pourrait, peut-être, à force d’attentions, l’empêcher de naître.

Les joyaux, ça embellit les hommes ou ça les enrichit. Et si les hommes devenaient des joyaux ? Nous sommes faits de matériaux très durs. Malgré les pertes, avec mes collègues, je préfère nettoyer. Préformer. Apprendre aux autres à tailler leurs facettes.

Pour polir de meilleurs reflets.

Ecrit par Laureline Amanieux, grâce au récit de C...

Copyrights, 2014.

 

Et si Ovide s’était trompé dans certaines Métamorphoses tragiques ? Voici sa version du mythe avant ma réécriture en transformation positive :

"ô prodigieux Python, qui étais pour les neuves populations, être rampant de forme inconnue, un objet de terreur, tant était grande la place que tu occupais sur la montagne. Ce monstre, le dieu qui porte l’arc (...) le tua ; à flots, le venin coula par les noires blessures".

Revenir

COMMENTAIRES

Ajouter un commentaire

Pour poster, vous devez vous identifier