L’avocat des arbres

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C’était le plus inattendu des hôtes à San Francisco.

_ Je suis sculpteur d’arbres, parce que je ne supportais plus ma carrière d’avocat, me dit cet homme de 56 ans, aux cheveux blancs, aux épaules amples et musclées.

Il portait un pantalon blanc maculé de tâches de terre et de verdure, son pullover bleu affichait des trous aux coudes et un autre, large, sur le ventre. Sur sa tête, un large chapeau de Cow-boy dansait avec le vent tiède : on sortait enfin de l’Hiver. J’étais attirée par la façon dont son visage entier souriait : pas seulement des lèvres, mais des yeux et des joues.

Tout en me parlant, il inspectait les branches accessibles du cerisier rosi de fleurs, au pied de sa maison peint d’un jaune mimosa. Je lui demandai :

_ Mais pourquoi les arbres ?

_ Oh, il faut reprendre depuis le début pour comprendre, dit-il sans cesser le tour des arbres du jardin, si bien que je marchais à ses côtés pour suivre son récit. A 20 ans, je voulais entrer en politique, mais la politique, ce n’est pas un métier. Alors, j’ai étudié la Loi, je devins avocat. J’ai intégré un cabinet dans le quartier des affaires de San Francisco, par amour pour cette ville où la Nature encore sauvage se maintient au coude à coude avec les bâtiments.

Avocat, ça me correspondait à priori : je parle beaucoup, j’argumente, j’adore surtout gagner. La plupart du temps, tout ce qui compte, c’est de gagner un cas, ce n’est pas d’avoir raison ou tort. Je l’emportais souvent. Il y avait un prix à payer : sept jour sur sept, 24 heures sur 24, je devais réfléchir, actualiser mes connaissances sur les nouveaux amendements, me battre : c’était la guerre ! Je devais prouver que mon concurrent était stupide, ne savait rien de la Loi, et que j’étais du bon côté.

Même avec mes collègues, aucune amitié n’était possible, on ne partageait pas nos informations. Le pouvoir, dans certains milieux, s’acquiert par le silence, la rétention, la méfiance : ici, c’est compétitif. Chacun paraît un ennemi potentiel pour l’autre : il faut tout contrôler.

A 30 ans, je me suis plaint à mon médecin d’une douleur dans la poitrine. Il m’a tendu une ordonnance :

"Prenez du Valium. Tout le monde en prend. Bienvenue dans le monde professionnel."

J’ai refusé.

A 45 ans, mon corps a lâché.

"Votre taux de stress dépasse tous les standards tolérés par le corps, dit le médecin. Vous devez radicalement changer. Votre coeur ne tiendra pas.

_ Je ne peux pas ! Ce métier, c’est toute ma vie."

Il a haussé les épaules. Je suis retourné sur le champ de bataille. Je gagnais très bien ma vie, je portais des costumes élégants. Le matin, je garais ma Mercédès dans le parking du cabinet, Downtown. Le midi, je déjeunais dans l’un des restaurants étoilés du centre. J’ai acheté cette maison, et puis une autre dans les terres.

Six mois plus tard, une nouvelle attaque me terrassait. A l’hôpital, ma femme a posé sa main sur mon épaule :

"Maintenant, tu arrêtes. On trouvera une solution."

Je me reposai pendant un mois. Allongé la journée, peu à peu, des souvenirs de mon enfance ont fleuri dans ma tête, quand je grimpais dans les arbres de notre jardin, avec mon père, le dimanche. Je l’aidais à les élaguer. Une sensation de calme me traversa alors. Jamais je n’avais rêvé d’être arboriste, mais je possédais déjà quelques compétences. Je repris des études à 46 ans, avec l’argent de mon congé maladie.

Puis, une nuit, pour ne croiser aucun de mes anciens collègues, j’entrai dans mon bureau. J’ouvris un grand sac à dos pour vider les lieux de toute trace. Une vision m’arrêta net.

J’aperçus les objets disposés sur mon bureau : soudain, une toile d’araignée le parcourait de gauche à droite, tissée par l’agrafeur, jusqu’aux stylos de marque et à la règle, bien alignés à l’horizontal, jusqu’à la pile de dossiers dans des chemises de couleurs différentes à l’autre bout.

Si je posais un instant mes mains dessus, elles resteraient collées à la glue venimeuse sur ce bureau, je serai contraint de me rasseoir, de laisser lentement se momifier les années qui me restaient à vivre, jusqu’à ce que la société me dévore quand je n’aurais plus d’utilité. Je refermai mon sac sans rien prendre.

Je reçus des appels du cabinet pendant huit mois ; les avocats étaient persuadés que je reviendrais.

A l’université, je pris pour mentor un maître japonais, un sculpteur d’arbres. Il partageait tous ses secrets avec moi, comme les arboristes que je rencontrais : la transmission et le partage font Loi.

Elaguer me relaxe, c’est comme calligraphier des lettres japonaises à l’encre noire, la répétition d’un geste ancestral. Au Japon, l’on entoure les arbres de cordelettes sacrées, on croit qu’ils abritent un esprit, qu’on nomme Kami. J’appris à les soigner, en gardien de leur beauté.

J’apparus si doué qu’au moment de prendre sa retraite, mon maître me confia ses cours. Depuis, j’enseigne, et je taille les arbres de certains parcs ou de particuliers. Je gagne moins, mais cela nous suffit à ma femme et moi. Parfois, nous louons en plus une chambre de notre maison, comme celle que vous occupez en ce moment.

Je ne contrôle plus le processus. La Nature décide. Elle ne change pas tous les jours comme les amendements des Lois. Ce que j’apprends, c’est pour la vie. Elle ne vous trahit pas. Elle ne vous lasse jamais : les arbres gardent leur mystère, surtout quand la brume de San Francisco tremble à leur cime.

L’année de mes 51 ans, je siégeai dans les branches d’un Eucalyptus ; j’admirai la vue des toits si divers, des plus victoriens aux angles pointus, aux longilignes des maisons modernes. Je surpassai les câbles des tramways qui forment des cadres d’acier dans le ciel de cette ville.

Mon portable a sonné. Le médecin m’annonçait un cancer de l’estomac. J’ai souri en raccrochant ; des colibris s’élevaient autour de moi - des fusées colorées. Je suis athée et j’ai pensé :

"J’ai changé à temps, quel soulagement ! Si j’étais resté avocat, j’aurais souffert. J’aurais cru que c’était injuste, que je n’avais pas eu le temps de vivre. Si je meurs dans deux mois, maintenant, ce n’est pas grave, j’ai fait exactement ce que je souhaitais. Je suis en paix".

Je comprenais enfin : ce que je désirais vraiment dans la vie, c’était cette paix. J’ai glissé doucement le long du tronc de l’Eucalyptus. C’est mon arbre préféré, parce que chaque année, son écorce meurt. En muant, elle forme une surface lisse de couleur sablée, et quelques lambeaux de l’écorce ancienne restent accrochés comme des rouleaux de papyrus usés. Quoi de plus magique...

Le cancer ne m’a pas tué. J’ai seulement mué une fois de plus. Quand j’escalade les arbres, j’ai à nouveau 12 ans !

En quittant le jardin, je regardai cet homme joyeux monter dans sa camionnette à remorque. Il me salua par la fenêtre ouverte. La plaque d’immatriculation s’éloigna dans la rue, sur laquelle je lus, en lettres majuscules : MR ARBR.

Tant d’efforts acharnés pour nous engluer dans les toiles que nous tissons, alors qu’un ciel, quelque part, se tient à portée de mains : en avançant à tâtons, on le trouve enfin. Et, par avance, le corps devine mieux que nous.

Ecrit par Laureline Amanieux, grâce à la parole de Chris, à San Francisco.

Copyrights, 2014.

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COMMENTAIRES

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de Jennifer

Magnifiquement écrit. Merci.