Le coma qui rend altruiste.

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_ C’est que le jour de mes quarante ans, je suis morte.

A 19 heures passées, sortant de mon dernier cours, j’avais croisé Claude en salle des professeurs. J’appréciais cette collègue en Langue française, petite, toute en muscle et en énergie, à la bonne humeur claironnante.

Seule, rivée à l’écran d’un ordinateur, une carte de France à la main, sa carte bleue dans l’autre, elle réservait un voyage de classe pour une cinquantaine d’étudiants, et je m’étais émerveillée de son dévouement constant.

_ Morte ? Que t’est-il arrivé ?, demandai-je en m’asseyant sur l’une de ces chaises d’école en bois et tubes d’acier vernis.

Une sonnerie retentit dans les couloirs, aussitôt avalée par la pénombre.

_ C’est banal, ça fait plus de dix ans, me raconta Claude en cliquant sur la touche « Confirmer votre paiement » de son écran. Je suis guadeloupéenne, mais je demeurais alors à Genève, où j’enseignais à l’université. Chaque été, je retournai dans ma famille d’origine, à Pointe-à-Pitre, avec ma petite fille. Mon mari restait en Europe : c’était le batteur d’un célèbre groupe créole, en tournée pendant les vacances. Le soir des mes quarante ans, j’ai donc confié ma fille à mes parents. Des amis m’ont emmenée dans un restaurant luxueux à l’écart de Pointe-à-Pitre ; nous avons sans doute trop bu. Je ne conduisais pas sur le chemin du retour. Longtemps, j’ai oublié. Je gardais la sensation de la voiture peinant à monter la côte, les collines sont raides sur l’île, les routes mal entretenues, et notre conducteur appuyait fortement sur la pédale. Nous avons atteint le sommet, on ne discernait pas, dans la nuit, le versant descendant. Dans un soubresaut, les roues ont décollé de la route, c’est encore confus dans ma mémoire... Ce dont je suis certaine, c’est de sortir indemne de la voiture, mes vêtements collaient à ma peau, j’étais couverte de sang. Ce n’était pas le mien. J’étais éveillée, au point de discerner la splendeur impassible des étoiles à travers les fougères arborescentes et l’odeur épicée du bois de rose. J’ai arrêté une voiture qui passait. Quand le chauffeur m’a porté secours, j’ai pu expliquer l’accident. Puis, sans signe avant-coureur, je m’effondrai dans le coma.

Je songeai aux plages de sables blancs, à l’eau translucide et tiède, aux crevettes que l’on cuit au feu de bois et qui brûle les lèvres, à la fraîcheur bienvenue des palmiers, aux jambes arquées des Palétuviers dans la mangrove marchant sur la mer. Un souvenir de paradis, dont le drame semblait exclu.

_ Tu étais blessée ?

_ Je n’avais rien. Aucun traumatisme au crâne, à peine des égratignures. On m’appris plus tard que mes trois amis furent tués sur le coup quand nous avions percuté des arbres. La voiture avait dévalé plusieurs mètres à flanc de colline. Il fallut que je possède assez de forces pour m’extraire du véhicule, gravir la pente et revenir sur la route. Avec la fulgurance d’un venin de vipère, le choc m’a précipitée dans ce coma. Il dura six mois.

_ Six mois ! Et ta fille ?

_ On m’a rapatriée sur Genève, et son père a pris soin d’elle.

Claude marqua une pause le temps de fermer sa session sur l’écran. Je jetai un oeil à la carte de France sur la table : elle avait entouré la ville de Marseille au bic, et tracé des rayons de soleil autour.

_ Le plus incroyable, c’est la suite. Je sortis du coma, comme j’y étais tombée. Mon cerveau avait retrouvé ses fonctions. De l’accident, je ne gardais aucune séquelle. Je rentrai parmi les miens. Je rappelai mon université : mon poste avait été donné à quelqu’un d’autre en mon absence ! Mon mari me trouvait bizarre. Quand je voyais une vieille dame avec ses paquets, je m’arrêtais, je portais son sac jusque chez elle, ou bien j’offrais des couvertures à un clochard qui dormait affalé contre une aération de chauffage dans la rue. Lorsqu’on se rendait à un cocktail, je subtilisais des petits fours dans mon sac à main pour les rapporter à ma belle-mère, restée seule chez elle. Je subventionnais des associations multiples. Mon mari détestait ça ! Il disait : « je t’ai connue égoïste, je t’aimais égoïste. Maintenant, j’ai une bonne soeur comme épouse ». La Claude, qui existait avant le coma, était autocentrée, sans scrupules avec les autres, une princesse pensant à sa carrière universitaire, son shopping et son mari célèbre. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mes soucis en plaqué or. Cette femme-là était morte dans l’accident.

Je regardai les rangées de casiers de professeurs, fermés à clés, qui reflétait avec froideur la lueur électrique. De la rue, les conversations des étudiants montaient par vagues douces jusqu’à nos fenêtres au quatrième étage, boulevard Raspail.

_ Soudain, j’étais altruiste, et plus heureuse que jamais ainsi !, poursuivit Claude. Mon mari me quitta. D’abord, j’ai pensé : si seulement l’accident n’avait pas eu lieu... Six mois dans le néant. Tout à reconstruire. Peu à peu, j’ai changé d’avis. Une créature meilleure, perdue parmi les ombres maussades des morts, a trouvé ma main dans les profondeurs du coma, la vie nous a accordées dans son chant, j’ai gravi avec elle les monts qui nous séparaient de la lumière, je ne me suis pas retournée, impatiente et craintive, j’ai tenu fermement sa main jusqu’à la surface. Les fils coupés du destin ont dû s’emmêler, je devins à la fois Orphée et son Eurydice, mais je réussis où ils avaient échoué. J’ai pris un poste d’enseignante sur Paris. J’ai épousé un pianiste en musique classique. J’ai transmis des valeurs d’entraide à ma fille. A 18 ans, elle chante le samedi soir avec son petit ami dans les bars - et la tristesse s’amenuise sous les accents de sa voix. J’en suis fière ! Même les Cerbères qui aboient dans notre dos, nous gardons du respect envers eux. C’est un effort constant, mais tout être vivant le mérite.

Claude se leva, rangea dans sa mallette la carte de France, ses listes d’étudiants et sa trousse.

_ Alors organiser des voyages de classe, à côté de mon travail, tu penses, ça me fait plaisir !, conclut-elle avec son sourire immense.

C’est si fragile, l’être humain...

Mais c’est une telle joie de devenir, enfin, humain.

Ecrit par Laureline Amanieux.

Pour M-C, qui a partagé ce récit de sa vie, et pour sa fille à la voix d’or.

© Copyrights, 2014.

Et si Ovide dans ses Métamorphoses s’était trompé ? Selon lui, Orphée ne ramène nulle Eurydice :

Après avoir persuadé le dieu des morts et le "peuple maussade des ombres" de lui rendre son épouse morte jeune, à cause de la morsure d’un serpent, il remonte avec elle vers la lumière, mais à une seule condition : ne pas se retourner vers elle avant la sortie : "Orphée, tremblant qu’Eurydice ne disparût et avide de la contempler, tourna, entraîné par l’amour, les yeux vers elle ; aussitôt elle recula (...) mourant pour la seconde fois".

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