Le sauveteur qui avait lu Camus.

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Dans ce bureau où nous préparons une lecture publique sur La Chute de Camus, Gilles entonne la scène où tout bascule pour le personnage principal. Clamence traverse le pont Royal à Paris, croise une jeune fille, s’éloigne et tout à coup, il entend le bruit d’une chute d’un corps dans la Seine ; la fille s’est suicidée, Clamence ne tente pas de la sauver. Par la suite, la vie de Clamence se dégrade inexorablement.

Frisson, silence : la lecture a tourné comme une clef dans la serrure. Gilles enchaîne avec ses mots en bataille, imitant ses cheveux, avec sa voix de ténor drapée dans une cape invisible rejetée sur son épaule :

"J’ai vécu la même chose. Vous allez croire que je plaisante, mais pas du tout. En plus, je venais de lire ce roman de Camus, et vous savez quoi ? Je le considère comme lié à moi par le sang, parce que je suis né en 1956. Ne me regardez pas avec ces yeux amusés, c’est la date de publication de La Chute, 1956. Je ne l’ai donc pas lu au moment de sa sortie puisque je venais de naître, mais vingt-cinq ans plus tard. Je m’en souviens bien parce que j’ai une théorie, celle des "Lieux des Livres", oui, quand on peut reconstituer, avec exactitude, l’endroit où l’on a lu une scène capitale. Par exemple, pour cette scène du suicide dans La Chute, j’étais dans le RER, je l’ai lue un matin en allant au boulot, je sens encore le craquèlement du mauvais cuir sous mes fesses, et le bruit des rames heurtées par les roues pendant que le wagon bringueballe, j’en oubliai le travail de bureaucrate qui m’attendait parce que mon pouls roula soudain plus vite que ce train de banlieue.

La Chute est un de ces livres qui vous fait pousser un oeil sur le front pour le restant de vos jours, j’appelle ça la lecture-cyclope : lui n’a qu’un seul oeil au centre du front, mais un oeil qui voit tout à 360 degrés, et bien voilà, la lecture, ça vous donne ça parfois, un oeil de cyclope en plus de vos yeux habituels.

Quelques temps après ma découverte de ce roman, je marchais en direction de Saint-Michel, c’était un chaud dimanche de Juillet, je ne pensais pas à Camus, même si je me méfiais désormais des ponts de Paris où s’abrite la mort. Leur arche a des courbes de faux qu’on aiguise.

J’avais donc mon oeil cyclopéen bien à l’affût, et tout en traversant le Pont-au-change en me tournant côté Seine pour admirer la surface de l’eau, quelque chose clocha dans mon champ de vision.

Un petit tas de vêtements par terre, désordonnés. Quelque chose d’éclatant ensuite comme une grenade à la peau moirée lorsque les dents en percent le jus.

Il était midi, le soleil se tenait alors dans l’axe même de mon visage, dressé au-dessus de la Conciergerie, avec tout l’âpreté de l’été. Je portais bêtement une veste légère sur mon t-shirt qui me faisait ruisseler de sueur jusque sur mon short. J’ai ralenti mon allure, et ça ne m’a plus trompé, tout à coup, ça m’a même giclé aux yeux brusquement, le soleil lançait des appels de phares, ça sonnait comme une alarme de voiture, je vis le torse nu d’un homme, coupé en deux au niveau de la ceinture et flottant, à demi-fantôme déjà, dans la chaleur vaporeuse. Cette moitié d’homme possédait encore des bras, arc-boutés à la rambarde du pont, mais prêts à lâcher à tout instant.

Je compris. Le gars avait enjambé le rebord de fer forgé. S’il se penchait trop en avant, tête la première, il tombait à l’eau. Une faux crissait dans l’ombre des arches sous nos pieds et me fit grincer les dents.

Je stoppai net. Je balaie la sueur de mon front avec la paume de ma main. J’approche cet homme en sifflotant, air dégagé, tout va pour le mieux, et lui, il fixe l’eau, ça doit lui brouiller la vue à une pareille heure, je capte des marmonnements, sortes d’encouragements qu’il s’admoneste. Je vois enfin le reste de son corps : il est complètement nu.

Je dis : "eh bonjour ! Comment tu vas ?" Comme ça, cool.

J’essaie de mettre ma main sur son épaule, j’envisage de faire une ceinture de mes bras autour de lui.

"Ne me touche pas ou je me balance".

Je n’essaie plus. Je le ceinture avec des mots, je parle de n’importe quoi, ce sont des sensations qui me viennent à la bouche, j’évoque cette chaleur qui égaye le coeur, mais j’évite le "beau temps pour un bain", je parle d’une bière très fraîche par un temps pareil, et plus loin, sur l’île Saint-Louis, on aperçoit le glacier Berthillon, où se fabriquent les meilleures glaces au caramel et beurre salée de la ville, marron n’était pas mal non plus mais ce n’était pas de saison, je viens de voir Rocky III et ce Stalone a de la gueule quand même, je ne faisais pas assez de sport, et lui ?

Seulement lui ne réagit pas. J’essaie autre chose.

"Tu ne vas pas faire ça".

La conversation devient plus sérieuse, le soleil même s’est durci, le gars s’énerve et ses mains tiennent de moins en moins à la vie.

"ça va s’arranger, tout peut encore changer... "

En parlant, j’enlève ma veste, c’est con, mais je pense à des trucs pareils, que dans la poche intérieur j’ai rangé mon portefeuille, avec mon argent, mes papiers, je ne veux pas les mouiller si je dois sauter à l’eau pour le sauver. Et je passe à mon tour par-dessus la rambarde.

"On pourrait aller la boire cette bière ensemble, non ?"

Je fais signe à des gens derrière mon dos, le plus discrètement possible, il y a un petit attroupement maintenant, quelqu’un aggripe mon regard, et part en courant téléphoner d’une cabine publique.

Cela dura dix autres minutes pendant lesquelles j’eus une conversation avec un futur noyé : ça ferait un bon titre de livres, non ? Finalement, les pompiers arrivèrent et purent le ramener sur le pont en lieu sûr.

La Chute reste un de mes livres-cultes, vous comprenez, à cause de cette aventure. Je ne sais pas dans quelle mesure je serais intervenu si je ne l’avais pas lu avant. J’ai une théorie là-dessus aussi, sur la rencontre avec ses engrenages mystérieux : Quand même ce roman, cet homme malheureux, et moi traversant le pont, c’était écrit".

Ecrit par Laureline Amanieux © Copyrights Savoirchanger.org, 2010.

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