Le Slameur qui trouva une famille.

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Reno a dormi une heure trente avant de me rejoindre, la veille il était encore en province. Le soir, il était sorti du train pour aller slamer dans un bar. La nuit, il avait veillé sa petite fille tombée malade, et là il a très envie d’une cigarette. Alors nous marchons dans les rues du quartier Odéon à la recherche d’un tabac. Il m’accorde une demi-heure avant le tournage de son clip sur la chanson "Indécis", qui lui fera retraverser Paris dans l'autre sens.

Il fume assis avec nonchalance sur le rebord d’une galerie d’art qui a la bonne idée d’être encore close à onze heures et demie du matin, place de Furstemberg.

Reno a découvert le Slam en organisant chaque année le festival pluri-artistique des Turbulences énergétiks. Notons que "turbulence" désigne dès le XVe siècle un "trouble, une perturbation" surtout politique. La turbulence, c’est avoir un esprit de trouble, faire désordre, de façon bruyante. Mais le terme "énergétik" nous renvoie plutôt au sens contemporain scientifique d’une "turbulence" : la formation de tourbillons dans un fluide...

Je regrette alors de ne pas avoir proposé qu’il amène sa guitare, ou demandé ce slam vibrant d’humour qu’il avait réalisé a cappella au centre culturel de Rome, où je l’avais d’abord découvert : "un mal, des mots... un slam, des flows".

Quand la langue devient dans la bouche du slameur un tourbillon inventif, propulsif, une perturbation d’humeur. Une dynamique des flots de mots.

Je pensais que le Slam était uniquement lié au hip hop, monocorde dans la diction, un répétitif cri de protestation - sans propositions -, avec d’artificiels jeux de sons - sans véritable travail poétique. Oui, ça fait beaucoup d’a prioris.

Reno en avait également avant de rencontrer en direct des slameurs. 
_ Pour être franc au début, j’ai pris un peu cela de haut, m’a-t-il dit. Je trouvais que c’était un peu léger, pédant, et prétentieux même. Je me suis rendu compte que c’était pas ça, parce que tu ne viens pas défendre ton bifteck dans le Slam, tu ne viens pas te vendre en réalité, tu viens partager un espace et un moment avec d’autres personnes, c’est cette diversité qui crée quelque chose de formidable.

Le mouvement a commencé en 1987 aux USA, il arrive en France tardivement, en 1995. Reno m’explique : 
_ Slam, ça veut dire "chelem", c’est un concours amical. Tu peux avoir un slam de basket, un slam de skateboard, un slam de ce que tu veux, de rollers, un petit concours comme ça de gens qui se rencontrent. Au-delà de ça, c’est un espace de liberté, un espace de dialogue où sans barrières et sans frontières, tout le monde peut venir s’exprimer. C’est une brèche qui s’installe dans la société. A mon sens, ça crée une proposition de lien social relationnel entre les gens.

"Parce que ça devient une famille", ajoute Reno. Tous ces slameurs croisés, écoutés, embrasés de la voix, ces amoureux d’oralité, stimulés, revus, rassemblés, ils font partie désormais de sa vie. Une famille agrandie.

Pour celui qui a choisi "la Poésie ou la mort", parce que "la poésie est le seul état vivable du cerveau à notre époque" d’individualismes et de crises, le Slam a donc changé sa vie. Et pour les autres ?

_ J’ai eu des retours dans ce sens-là, des gens qui me ressortent cinq ans ou huit ans après : "ah, c’est toi qui avais dit telle phrase... ça m’est resté en tête". Ils partent avec. Ca peut être un cadeau, ça dépend du chemin de chacun et de ce que ça leur apporte... t’as des images que les gens emportent avec eux et apparemment ça leur fait du bien.  

Ecrit par Laureline Amanieux © Copyrights Savoirchanger.org, 2010.

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