Les Mohamed, l’ouverture à l’autre.

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Tout d’abord, on est invités avec chaleur. Quand on ouvre la Bande Dessinée de Jérôme Ruillier, Les Mohamed, dans laquelle il adapte le livre et documentaire Mémoires d’immigrésde la réalisatrice et écrivain Yamina Benguigui sortis respectivement en 1997 et 1998, on est accueillis pour prendre le café, manger un plat de frites ou des bonbons, on entre dans l’intimité d’un salon ou d’une cuisine, et tout de suite dans un faisceau d’histoires intimes, qui se sont tressées à notre Histoire et que l’on doit apprendre peu à peu à reconnaître ce qui devrait être une évidence aujourd’hui, que l’on peut être français, musulman et d’origine magrébine (ou français d’autres origines et religions, bien sûr).

Qui sont ces Français ? Des pères d’abord, travailleurs immigrés que la France a fait venir d’Algérie, du Maroc, de la Tunisie pour ses besoins industriels dans les années soixante et soixante-dix. Des mères, épouses de ces travailleurs que la politique française a fait venir dès 1974 dans le cadre du regroupement familial. Des enfants enfin de la première, deuxième puis troisième génération, élevés dans le mythe du retour au pays d’origine, mais écartelés entre deux cultures, cherchant leur place. Trois formes d’héroïsme racontées l’une après l’autre, tandis que sous le pont Mirabeau coulent les cadavres victimes des affrontements à Paris en pleine guerre d’Algérie et coule notre Histoire, faut-il qu’on s’en souvienne. Et il le faut.

Jérôme Ruillier fait revivre par des images inédites ce tryptique, anime les récits recueillis par Yamina Benguigui, reconstitue au présent sans passer par des archives, rappelant leur actualité toujours vive, car ce que ne disent pas les pères, les mères en parlent, puis tous les enfants le complètent. La Bande Dessinée nous entraîne à son tour des premiers arrivés en France à leurs descendants et d’un point de vue à l’autre, comme nous l’explique Jérôme Ruillier quand nous l’avons rencontré pour cette parution. C’est Khémais donnant sa vie pour l’entreprise Renaud, Abdel qui se bat pour ses droits de travailleurs immigrés, Hamou vivant dans un foyer même à l’âge de la retraite, parce que c’est là désormais qu’il se sent chez lui. C’est Yamina qui se libère en France d’un mari violent, trouve un travail, un appartement et devient en parallèle bénévole pour donner des cours d’alphabétisation. C’est Zorah qui ouvre son propre commerce, c’est Wahib qui prend soin d’un groupe d’adolescents pour favoriser leur intégration. C’est Warda qui devient assistante sociale ou Myriem avocate, tandis que l’auteur Mounsi après un parcours par la grande délinquance trouve dans La Ballade des pendus de François Villon un chemin de vie dans l’écriture par "la transgression de l’intelligence" et parce que "nous, les enfants d’immigrés, nous avions aussi beaucoup de choses à apporter à la France".

En effet, les enfants n’en sont pas moins des héros que leurs parents, eux qui jeunes assument les tâches adultes parce qu’ils parlent davantage la langue française, savent lire et écrire, eux qui gèrent l’administratif après l’école, qui font le pont entre les cultures et en paient le prix, parfois par la drogue, le sida, ou par la difficulté de s’intégrer professionnellement, de vivre décemment dans un HLM plutôt que dans les ghettos boueux où les premiers arrivants furent entassés plus de vingt ans. Les Mohamed est un livre sans manichéisme : il pointe le désamour de ces familles pour une France qui s’avère sombre et trahit ses idéaux d’accueil, mais signale aussi l’amour vrai pour des libertés et des opportunités d’éducation, de réussite, qu’elle peut donner aussi.

"Je n’ai pas fait un livre sur l’immigration, j’ai fait un livre sur l’autre, sur la peur de la différence", nous dit Jérôme Ruillier, peur qui passe par une réduction de l’autre à un seul prénom donnés aux hommes immigrés d’origine arabe, les Mohamed, et un seul prénom donné aux femmes, les Fatma, cette stigmatisation de l’autre qui refuse la mixité sociale. Le penseur américain Joseph Campbell relevait aussi cette tendance dans les années soixante-dix, toujours aussi actuelle : “les gens se retirent dans leur propre groupe culturel qui ont de longues traditions d’auto-préservation. Nous n’avons pas encore l’image d’une société universelle”. Jérôme Ruillier choisit un dessin stylisé au seul crayon de papier, en noir et blanc, pour susciter au contraire l’ouverture et pour ne pas caricaturer ces personnages d’immigrés. Il fallait la sobriété de son trait de crayon pour révéler la poésie de ces portraits et reprendre les cadrages serrés voulus par Yamina Benguigui dans le documentaire original Mémoires d’immigrés.

Il fallait du courage pour inventer des intermèdes personnels, souvent oniriques avec des personnages transmutés en arbres pour que s’enracinent des liens nouveaux, et puis l’ombre haineuse du racisme en diable plus haut que les immeubles mais que parviennent à chasser les sourires et les échanges simples du quotidien entre des familles d’origines diverses toutes françaises, des intermèdes qui permettent à chaque lecteur de connecter Les Mohamed à son vécu personnel contemporain  : ainsi Jérôme Ruillier évoque son propre père qui a fait la guerre d’Algérie, puis il trouve dans la situation de ces immigrés en France un écho avec les épreuves qu’il traverse en tant que père d’une petite fille trisomique, il dit son désir qu’elle ne soit pas exclue par les autres. Sans jamais assimiler handicap et immigration, il souligne que les expériences humaines résonnent entre elles.

Ce faisant, Ruillier nous incite tous à revenir à nos mémoires intimes universelles, cette sensation de trahir parfois les codes moraux dans lesquels on a été élevé pour réussir notre propre vie, ou ces sentiments d’isolement face aux jugements que nous avons éprouvés, à des périodes plus ou moins décisives, ou bien ces peurs qui nous ont fait peut-être rejeter certains autres face à leur différence.

Ce que Jérôme Ruillier s’attache alors à montrer, c’est ce réseau de connexions souterraines, où les émotions se boivent à la même source : en parlant d’eux, il parle de lui, de nous, c’est la même chose.

Si ce livre peut aider à transmettre l’histoire de l’immigration magrébine et libérer la parole de tous ceux qui l’ont connue, il s’adresse absolument à tous, c’est un livre à emmener sur les bancs des collèges et des Lycées, un livre qui nous apprend l’écoute et la reconnaissance mutuelle, ce travail continuel à faire. A la dernière page, Jérôme Ruillier se met en scène, "petit français de souche" qui va demander à Yamina Benguigui, française d’origine algérienne, l’autorisation de réaliser cette adaptation dessinée. Parce qu’on a été ainsi invités par des groupes d’adolescents ou dans la cour d’un ghetto, oui, bienvenus, on a envie d’en connaître davantage sur la culture religieuse et sociale de l’autre. C’est tout un processus qui s’inverse, car nous voici écoutant les autres ; c’est chacun de nous qui pourrait dire : "racontez-nous votre histoire parce que c’est aussi la nôtre". Là où l’on voyait deux mondes séparés, juxtaposés l’un contre l’autre (Paris-la banlieue/ des français de souche-des français immigrés/ la chrétienté-la religion musulmane), les frontières deviennent poreuses, les ressemblances se découvrent, une même culture naît avec des visages différents. Les Mohamed invalide tout discours sur "l’intégration" que les médias galvaudent. Ce livre nous révèle que sous le masque fantasmé de l’Autre, de l’étranger, se trouve un semblable, et ces deux mondes qu’on croyait inconciliables peuvent - enfin - n’en former qu’un.

Article de Laureline Amanieux.
© Web TV Savoirchanger, 2011. 

Pour aller plus loin ! 
http://www.editions-sarbacane.com/
http://www.yaminabenguigui.fr/

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