L'histoire du cordon

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L'histoire du cordon

 

Nous nous sommes mariés à cause d'un rêve, dit-elle.

Je croyais bien que tout était ordonné dans ma vie, que c'en était fait de mes choix, et je me couchai cette nuit-là pareille à toutes les autres, auprès de mon compagnon, et je me couchai en fermant les yeux rapidement après lui avoir souhaité bonne nuit. La journée avait été épuisante, je donnais des cours intensifs d'Histoire de l'art à l'école du Louvre. Le sommeil me délivra en pétrissant mon esprit d'obscurité. Je ne sais combien d'heures passèrent avant de me retrouver allongée sur un banc de l'île Saint-Louis, vous savez, celui de la pointe sous le Quai de Bourbon, qui contemple l'Hôtel de ville sous un Saule, celui qui caresse la Seine de sa chevelure renversée.

Je me redressai. Autour de moi, des groupes d'amis mangeaient sur les pavés inégaux, buvaient des bières, ou jouaient de la guitare. J'aperçus un couple en tenue de mariage qu'un photographe immortalisait le long de l'eau.

Je sentis une main se poser à l'arrière de mon crâne. Je me retournai. Personne. Pourtant, la sensation de chaleur restait vive et concentrée. Elle ne pouvait pas provenir du soleil dont les dernières lueurs rasaient les pierres. J'avais la sensation d'être dos à un feu de cheminée.

Les bruits des conversations diminuèrent, la musique s'étouffa, je perçus des battements de coeur, vraiment des pulsations nettes à mes oreilles. Lentes, régulières, apaisantes.

Alors je passai ma main dans mes cheveux, et je touchai un cône rigide, puis la naissance d'un fil épais. Ce n'était pas effrayant, c'était souple et doux au toucher, curieusement, je voudrais dire fluide.

Je fis glisser sur mon épaule une forme de cordon tressé de bleus rayonnants, qui se prolongeait, se prolongeait...

J'avançai vers le Pont Marie pour en trouver l'origine, quand je reconnus, à quelques mètres de moi, l'un des meilleurs amis de mon compagnon. Il tenait ce même cordon éclatant dans ses mains qui partait aussi de l'arrière de son crâne ; et il me regardait.

Je me réveillai en sursaut.

Ce n'est pas le plus exceptionnel. Je reçus au matin un sms de cet homme tandis que je me rendais à mes cours, dans le bus. Il disait : j'ai fait un drôle de rêve avec toi cette nuit...

Je l'appelai. Nous avions partagé le même rêve. Tous les détails correspondaient.

Nous étions engagés dans des vies de couples, dont nous nous sommes séparés par la suite. Cela fait dix ans, nous nous aimons comme au premier rêve et nous avons trois enfants.

Je ne sais pas s'il existe des êtres prédestinés l'un à l'autre. Je sais seulement que c'était lui, juste lui. Que la vie nous a reliés pour un temps dont nous ne connaissons pas la durée.     

L'amour est ainsi, vous ne croyez pas ? Malgré l'évidence du lien, qu'il dure un an ou une vie, il est voué à disparaître, il ne tient qu'à un fil, mais un fil lumineux.

C'est une île comme le jardin des Hespérides : on est soudain invités à goûter des pommes d'or dans un verger fabuleux, on y gagne des forces, on se croit immortels, et on la quitte un jour ou l'autre.

Bénissons la vie, nous avons eu la chance d'y pénétrer.  

Ecrit par Laureline Amanieux, grâce au récit de Johan.

Copyrights, 2014.

Photographie de Oleg Oprisco. 

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