Maryse Condé, devenir différents.

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Devenir des individus pluriels, c’est le voeu de la romancière Maryse Condé dont les romans, l’un après l’autre, interroge nos conflits d’origines et de religions. Pluriels, c’est-à-dire ouverts sans cesse aux autres, à la différence, à la nouveauté culturelle.

Née en 1934 en Guadeloupe, Maryse Condé est l’auteure d’une œuvre dense  : la trilogie SégouLa Traversée de la mangrove, Moi, Tituba, sorcière, ou l’Histoire de la femme cannibale.... Elle reçut le prix Tropiques, le prix de l’Académie Française et le prix Marguerite Yourcenar. En 2010, elle a publié un nouveau roman, En attendant la montée des eaux, l’histoire d’un médecin africain Babakar que le destin conduit de la Guadeloupe à Haïti. 

Maryse Condé, vos héros sont toujours en partance, déplacés, rarement de leur propre volonté. Ils se sentent étrangers partout où ils se rendent.

L’exil, j’en connais un bout. Je suis née en Guadeloupe, j’ai vécu douze ans en Afrique, puis entre les Etats-Unis et la France, j’ai voyagé à travers le monde. L’exil, c’est une partie de ma personne. Mais ce n’est pas du tout au sens malheureux, pleurnicheur, négatif. Au contraire, je crois que quitter le lieu d’origine, c’est gagner des choses, apprendre. Tout bêtement, sur le plan culinaire, on apprend à aimer d’autres choses. Sur le plan musical, on découvre d’autres formes. Sur le plan intellectuel, on devient une autre personne. S’il n’y a pas exil, voyage, déracinement, c’est dommage. Il faut sortir de son monde, rencontrer les autres, partager avec eux.

Dans La Traversée de la Mangrove, j’ai été frappée par cet enchevêtrement des points de vue de multiples personnages pour tenter de dire l’identité du héros Francis Sancher.

C’était le premier livre où j’essayais de parler de la différence comme faisant l’unité du monde. Les gens sont pareils, disent pareils, s’habillent pareils, mangent pareils : c’est impossible. Il faut que le monde au fur et à mesure devienne de plus en plus différent. A l’université de Columbia à New York où j’enseignais, j’avais dans ma salle de classe des étudiants qui venaient du Népal, du Maghreb, de l’Indonésie, et finalement on arrivait à échanger, à parler des livres qu’on aimait, de Littérature. Pour se comprendre, on n’a pas besoin de se ressembler.

Francis Sancher est le descendant d’anciens colons, et cette culpabilité le ronge. L’esclavage est un des thèmes central de votre oeuvre.

A mon avis, il n’y a pas vraiment eu d’abolition de l’esclavage, car il n’y a pas eu de réhabilitation ni de l’Afrique, ni de l’origine africaine. On a dit aux gens : "oubliez le passé africain, devenez des hommes à part entière, prouvez que vous êtes égaux à vos maîtres blancs". Tant qu’il n’y a pas de réhabilitation du passé, ça reste dans la tête, les gens restent esclaves mentalement, et asservis. J’ai voulu montrer cela.

Vous montrez dans votre roman En attendant la montée des eaux que les amitiés sont vraiment transculturelles : Fouad est libanais, Babakar africain, Movar haïtien...

Oui. Il n’y a rien de commun en eux, mais quand ils échangent, ils se rendent compte que leur vie possèdent de nombreux points communs : les conflits guerriers, l’exclusion, les voyages, le déracinement, et finalement la recherche de l’impossible. Movar est le plus malheureux des trois, mais Babakar est aussi démuni, les mains vides.

Vos personnages sont très méfiants par rapport aux systèmes établis, aux discours réducteurs qu’ils soient religieux ou politiques.

C’est ça le problème : essayer de vivre, d’être heureux dans ce monde insupportable où nous sommes jetés. En France, faut-il renverser aux élections un président pour le remplacer par un président un peu pareil. Faut-il carrément changer et vers quoi se tourner ? Ces questions sont plus importantes que d’autres. Comment vivre... pas trop mal...

Vos romans, malgré les tragédies, sont optimistes. Croyez-vous au XXIe siècle à un changement positif ? 

Je suis en fait profondément optimiste. Je pense qu’un jour, le monde sera meilleur, mais ça prendra du temps. Demain sera peut-être beau, mais je ne sais pas quand demain viendra ! 

En tous cas, la thématique du soin altruiste revient dans vos romans. Vos héros sont généreux.

Ce sont toujours des gens qui arrivent à aider leur société, à faire du bien, à apporter quelque chose. 

Et la Littérature, que peut-elle ?

La Littérature peut aider. Sinon ce n’est pas la peine d’écrire, à quoi bon ? Elle n’est pas là pour solutionner, mais pour aider certainement, faire voir ce qui ne va pas, essayer de penser à comment changer la donne pour le meilleur.

Propos de Maryse Condé recueillis par Laureline Amanieux.

© Web TV Savoirchanger, 2011.

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