Monet, Monet, Monet !

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J’aime demander à mes étudiants étrangers, à l’Université, pourquoi ils ont choisi d’apprendre le Français, et de quitter, pendant plusieurs années, leur culture pour s’immerger dans la nôtre. Je ne m’attendais pas à cette réponse de Tatsuya, un de mes étudiants japonais :

"J’étais à New York en vacances avec ma copine pour dix jours. Je ne me souviens même pas à cause de quelle bêtise, nous nous sommes disputés dès notre arrivée. Elle est partie aussitôt dans un autre hôtel. Elle avait les nerfs un peu fragiles. J’étais désemparé, je ne savais plus quoi faire de mon temps. Comme j’avais payé la chambre en avance, je suis resté. Mes pensées s’enrayaient dans ma tête, mon corps ne fonctionnait plus correctement, je dormais longtemps, le temps se déroulait à mon insu, je me sentais soudain à l’extérieur du monde, échoué sur les marges, sans savoir comment y pénétrer de nouveau.

Au bout de deux jours d’hébétude, je suis sorti de l’hôtel. Je me suis rendu au musée du Métropolitan, tout proche, à Central Park. En me promenant dans les salles, j’ai été saisi par la beauté d’un tableau de Monet, l’une de ses versions tardives desNymphéas. Je me suis assis sur un banc, situé juste en face. Quelque chose a bougé en moi, une vague ténue dans l’obscurité de mon ventre. J’ai ressenti une nostalgie si forte, et en même temps un bien-être profond en observant les variations de la lumière peintes sur les feuilles et l’onde."

La placidité de Tatsuya, à qui je donnais vingt ans tout au plus, me fascina. D’une beauté presque féminine, son visage respirait la douceur, ses cheveux bruns, mi-longs, lui donnaient un air mélancolique, son corps filigrane dégageait une fragilité touchante. Combien de temps avait-il passé devant ce tableau ?

Tatsuya répondit avec son intonation douce, presque chuchotante :

"Une semaine. Je l’ai regardé chaque jour, de 9h à 19h, précise-t-il comme si c’était l’acte le plus normal du monde, et je me suis tenu toujours sur le même banc, jamais un autre. J’éprouvais la sensation de nager dans le tableau.

J’aurais pu me promener dans les avenues, regarder la nature florissante de Central Park en ce début d’été, m’élever dans le ciel au dernier étage du Rockefeller center, ou arpenter les quais le long des eaux scintillantes. J’aurais pu chercher ma copine, avoir une explication avec elle. Je ne l’ai pas fait. C’est peut-être culturel. Au Japon, nous n’avons pas besoin de tout comprendre, nous acceptons le cours des évènements.

Ce tableau agissait sur moi, comme les eaux du Léthé. Je buvais des yeux le fleuve de l’oubli, et s’effaçait peu à peu le souvenir de ma vie antérieure."

J’étais émue, mais ne voyais toujours pas le rapport avec son désir d’apprendre la langue française. Les yeux de Tatsuya ne cillèrent pas, quand il répartit calmement :

"Plus les jours passaient, plus je devins attentif à ce qui se jouait autour de moi. Une musique dont je ne comprenais pas le sens bourdonnait à mes oreilles. Je parlais Japonais et Anglais parfaitement. Pourtant, cette musique-là m’était inconnue, elle jaillissait des visiteurs qui s’arrêtaient devant le tableau de Monet, elle se dissolvait comme un bruissement élégant. J’interrogeai quelqu’un et j’appris que c’était du Français. J’écoutais longuement la partition de votre langue, tandis que je restais captivé par les Nymphéas.

Sans manger ni boire, je me déshydratais, je sèchais à mon tour sur place, ma vue s’embrumait, l’eau du tableau commençait à se mouvoir, les reflets s’animaient, je m’aventurais auprès d’eux, je m’aventurais de nénuphar en nénuphar, chacun est un monde à lui-seul, chacun s’ouvre et se ferme comme l’oeil d’un Bouddha bienveillant, chacun naît et meurt, lumière parmi les lumières, dans ce vacillement éphémère qu’est notre vie.

Dans ce vacillement de nos amours aussi. C’était beau ; je versais des larmes. Les instants de purs beautés sont si rares qu’ils me font toujours pleuré.

Quand je suis retourné au Japon à la fin des vacances, j’avais pris ma décision. Je ferai des études en langue française. Je vis désormais à Paris. Cette musique de votre langue, je voudrais la comprendre, je voudrais qu’elle émane de ma voix, et peut-être alors je me referai un coeur, ici, dans votre pays."

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Ecrit par Laureline Amanieux © Copyrights Savoirchanger.org, 2014.

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