Les îles Tonga, en route vers la démocratie ?

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Les îles Tonga, en route vers la démocratie ?

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Pour appréhender la vie politique sur les îles Tonga, Marion Vandekerckhove a interviewé Norbert Pötzsch : il effectue ses études en Allemagne à l’université George-Auguste à Göttingen dans le département d'anthropologie sociale et culturelle. 

 

"Quelle est la raison de votre présence ici ?

C’est une partie du curriculum d’anthropologie à l’université ; il faut trouver un sujet original sur lequel se concentrer. Je cherchais un endroit qui éveillerait mon intérêt : c’est la curiosité qui m’a poussé à aller voir la dernière monarchie du Pacifique. Je suis venu pour la première fois au Royaume de Tonga pour y effectuer un stage au consulat allemand en 2014. J’y ai passé 3 mois et demi avec l’intention de trouver des thèmes et des contacts pour mon Master, car c'est la raison pour laquelle je suis ici maintenant.Et ça a très bien marché!

Il n‘y a pas encore d’intitulé à ce mémoire car je ne sais pas encore exactement ce que je vais trouver au cours de mes recherches. Néanmoins je vais m’axer sur : comment une personne agit et évolue dans un cadre qui peut contredire ses vœux, ses attentes et ses espérances dans la vie, en me concentrant sur les jeunes des îles Tonga.

 

Le fait que les îles Tonga soient une Monarchie est-il important dans votre étude ?

Je suis obligé de m’intéresser à la politique évidemment, à cause des changements récents vis-à-vis de la démocratie dans la société tongienne. Il y a eu un court-circuit en 2006 qui a montré aux nobles et au roi que l’on ne peut pas tout faire avec le peuple. Bien qu’ils soient calmes de nature, les tongiens peuvent quelquefois réagir de façon violente, et c’est ainsi qu’en 2006 ont éclaté des émeutes à Nuku’alofa.

Au début des années 80, on avait vu l’apparition d’un mouvement de pensée en faveur d’un processus vers la démocratie. La création de l’institut Atenisi et Futa Helu ont joué un rôle dans cette évolution. Mais en 1996 le gouvernement - enfin quelques personnes au gouvernement du moins - ont commencé à vendre des passeports tongiens et la citoyenneté tongienne à des ressortissants chinois, ce qui était contre la Constitution. Ces politiciens dirent qu’ils allaient utiliser l’argent de ces ventes pour améliorer les conditions de vie du tongien moyen, ce qu’ils n’ont pas fait évidemment. Et c’est ce qui a conduit à des manifestations visant des magasins chinois qui ont été saccagés et brûlés, mais malheureusement tout le reste du centre-ville a été affecté. Tout ce que vous voyez dans le centre de Nuku’alofa a  été construit après ces émeutes.

Cela arriva parce que les gens voulaient plus de pouvoir pour décider par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Avant cela, le roi et les nobles décidaient de tout ce qui allait se passer. La classe supérieure n’avait aucun intérêt à changer cet état de fait, car elle est liée au pouvoir. Les tongiens ont critiqué le roi et les nobles, parce qu'ils ne travaillent pas en leur faveur et ne pensent qu’à eux. Je pense que ces émeutes montrent cette insatisfaction. Cependant, personne ne s’est attaqué au Roi. Ça, personne ne l’aurait fait.

Ces événements ont donc montré que les nobles ne peuvent pas tout faire en toute impunité ; ça a été une pierre de plus sur le chemin de la démocratie. Depuis 2010, les tongiens appellent leur système une Démocratie, mais c’est un long processus, encore en cours, pour séparer le roi de la politique.

Certaines des personnes que j’interroge ont été impliquées dans les émeutes de 2006. Je devine qu’elles pourraient certainement dire que ce changement est en leur faveur, car le Royaume de Tonga sera obligé de s’ouvrir plus largement sur le monde. En tout cas c’est ce que les gens espèrent, mais à l’heure actuelle en 2016,le roi a encore beaucoup de pouvoirs et d’influence, et ça peut concerner aussi le premier ministre.

Les Tongiens sont-ils intéressés par la politique en général?

Ça dépend des sujets. S’il y a des manifestations pour le sida, les femmes battues ou les fakaleitis (nom des transgenres des îles Tonga, des garçons qui s’habillent en femmes – c’est un phénomène complexe très répandu dans le Pacifique. Exclusivement réservé aux hommes, il n’inclut pas forcément une homosexualité, a parfois été décidé par les parents afin que la mère puisse être aidée dans les travaux de la maison), oui. Mais parfois ils mélangent tout, comme le sida et l’homosexualité. Les tongiens sont plus intéressés lorsque ça concerne leur pouvoir de faire évoluer les choses, par exemple pour obtenir plus de droits, ou afin de posséder des terres.

 

 

Quelle est la place de la religion ?

Elle tient une très grande place aux Tonga. Même si vous n’allez pas à l’église régulièrement et que vous priez à la maison, il y a aussi une composante sociale dans le fait d'aller à l’église. Il peut y avoir des commérages, des pressions de la part des amis ou de la famille pour vous motiver à devenir un bon chrétien. Il est très rare qu’un tongien se considère bon chrétien sans participer à la partie institutionnelle de la religion. Il y a bien quelques personnes qui ne vont pas à l’église, ou plutôt qui n’y vont que quelquefois. Certains ne suivent aucune religion. Ils ne sont pas forcément marginalisés, ça dépend de leur famille. Mais en général, aux Tonga, on ne peut pas faire sans religion.

Comment se positionnent les jeunes sur la question de la religion ?

Ils croient en dieu et sont assez intéressés par ce qui se passe à l’église, mais d’un autre côté la plupart sont dérangés par la partie institutionnelle, car c’est un système très hiérarchisé, une structure très rigide. Ils ne veulent pas qu’on leur donne des ordres et qu’on leur dise quoi faire, ni avoir quelqu’un au-dessus d’eux. Ils veulent faire ce qu’ils veulent. Il veulent avoir leur propre droit de penser ce qu’ils veulent. Cependant, ça ne les conduit pas à quitter l’église. Pour eux, il s’agit juste de savoir ce que l’Eglise leur donne comme cadre et quelle voie ils peuvent choisir d’emprunter dans ce cadre.

Un bon exemple est l’éducation sexuelle. Parler de sexe est tabou ici. Ce n’est pas bien de faire cela. La famille ou l’église ne vont pas en parler, en tout cas pas explicitement. Ils vont pointer des problèmes - ou des risques, mais c’est tout. Les enfants arrivent, et on ne sait pas pourquoi. En biologie, on apprend le nom des organes, mais pas comment ils fonctionnent et quelles en sont les conséquences. Que sont supposés faire les jeunes ? On ne peut donc pas dire que l’école les éduque sexuellement non plus. Mais ils ont accès à internet et à des films ! Donc ils font des recherches, ou ils essaient simplement sur le terrain, et vous pouvez deviner le résultat des essais. J’ai lu le petit livre d’un révérend qui écrivit à propos du sexe aux Tonga, de la Bible et de Dieu. Il y a des choses bizarres dans cet ouvrage. Il dit qu’il y a tant de mauvaises choses à propos du sexe : le sexe oral, le sexe anal, la pornographie… Il condamne tout cela, mais sans l’expliquer. Il y a un rideau autour du sexe, donc les jeunes qui veulent savoir trouvent leur façon de savoir de quoi il s’agit. Mais tout cela est validé dans le cadre de la religion, le sexe est permis dans le mariage. En dehors du mariage, le sexe est interdit. Les jeunes veulent rester dans le cadre de la religion, mais ils ont faim d’en savoir plus. Ceci dit, cela paraît assez répandu et acceptable d’être complétement saoûl ou d’avoir des bébés hors mariage. Le prêcheur va prêcher, mais tout le monde ne va pas l’écouter, c’est précisément ce qui m’intéresse. Comment ces personnes évoluent dans ce cadre, mais de leur propre volonté.

 

 

Les tongiens songent-ils à partir à l’étranger?

La question de partir à l’étranger se pose majoritairement dans trois cas : étudier à l’université, gagner de l’argent et aussi exprimer qui l’on est.

Ce phénomène d’immigration existe  depuis les années 60s et s’est intensifié pendant les années 90. Les Tongiens veulent partir principalement pour des raisons financières afin de pouvoir aider leur famille restée au pays. Une minorité veut devenir quelqu’un dans la vie. Si vous voulez devenir docteur, il faut aller au minimum jusqu’aux îles Fidji pour étudier, ou en Nouvelle Zélande. Il y a aussi des minorités marginalisées qui veulent partir pour mieux s’exprimer  comme les fakaleitis. En tout cas, ce sont pour des  choses qu’ils ne peuvent pas forcément faire ici.

Il y aussi énormément de  jeunes tongiens qui partent pour être missionnaires, essentiellement des mormons. C’est énorme ici comme  mouvement ! Ce n’est pas uniquement pour sortir du pays ou quitter leur famille, ça reste dans le cadre de l’Eglise. La vie des mormons est tellement stricte que ce n’est pas une envie d’émancipation qui les pousse à partir. La plupart du temps, ils ne peuvent pas quitter  leur foyer. Il y a des régions auxquelles ils sont rattachés et ils ne peuvent en sortir sans autorisation, ce n’est pas très libre ! Souvent, ils veulent aller aux Etats-Unis pour mieux apprendre la langue et aussi peut-être pour rencontrer des filles qu’ils pourraient épouser, mais ça reste dans le cadre de l'Eglise. Ça peut être aussi pour des raisons économiques et stratégiques. Cependant, ils ne quitteront pas  l’église mormone.

J’ai entendu quelqu’un dire qu’ici tout avait 20 ans de retard, qu’en pensez-vous ?

 Cela dépend de quel domaine on parle. Mais on peut dire que les tongiens ont quelques problèmes à gérer les nouvelles influences qui vont à l’encontre de leur mode de vie traditionnel, surtout si elles sont contradictoires avec la chrétienté. Je dirai qu'ils ont une centaine d’années de retard si on parle de liberté, par rapport à la Nouvelle Zélande par exemple ! Le problème est que les tongiens veulent une part du gâteau, mais ne veulent pas cuire le gâteau. Par exemple, ils veulentl’accès à  internet, mais pas le porno qu’on peut y trouver.

Les tongiens ont-ils peur de perdre leur mode de vie ?

Je pense qu’il s’agit plutôt de perte de pouvoir sur les gens, car ce n’est pas dans l’intérêt des politiciens. Les Tongiens sont aussi préoccupés par le maintien de leurs traditions, qu’ils ont à cœur de préserver. Mais en même temps, certains sont fatigués de quelques spécificités tongiennes comme les mariages arrangés. L’idée vient du pasteur le plus souvent. Les jeunes sont vraiment lassés de cela. Et ici, dans cette île on ne peut pas juste dire qu’on va déménager et aller vivre ailleurs : premièrement les enfants sont souvent dépendants financièrement de leurs parents, et en plus où aller ? L’île est si petite que tout le monde connaît tout sur tout le monde. Et quant à partir à l’étranger, même si vous réussissez à obtenir un visa et à couvrir le coût d’un billet d’avion se pose le problème de l’éducation que vous avez reçue, de vos habitudes ; partir, oui mais pour quel travail et quelle vie?

Est-ce que les gens ici se sentent pris au piège ?

Pris au piège ? Je ne pense pas que la majorité des gens l’exprimerait ainsi, non, mais ils réalisent bien que leurs possibilités d’améliorer leur vie sont limitées ici.

Quelles sont les solutions trouvées par les jeunes pour ouvrir leur futur ?

A petite échelle il y a beaucoup de  bourses d’études pour aller étudier à l’étranger en Australie, en Nouvelle Zélande et même en Chine, mais il faut avoir le cerveau pour ça.

D’autres essaient de se créer leur propre petit espace. Cela peut être dans les arts ou la danse. Leur façon de s’exprimer n’estpas forcément traditionnelle, elle peut venir du désir defaire quelque chose de nouveau. Un bon exemple est le récent festival du film de Nuku’alofa, dans lequel les tongiens se sont bien investis en essayant de faire leurs propres documentaires.

Il s’agit de changer sa vie dans une direction que l’on voudrait qu’elle prenne et ce n’est pas une idée mégalo,  un désir de devenir le prochain George Clooney ou d’être le roi à la place du roi ! En général, ils ne désirent que des choses simples qui nous sont accessibles en Europe. Là-bas si on veut tourner un documentaire, on loue une caméra et on y va. Les choses ne sont pas aussi faciles ici.

Il y a le sport aussi. Je ne sais pas si les tongiens comptent trop dessus. Le sport engendre de l’espoir, mais la plupart préfère aller faire de la cueillette de fruits car il  faut vraiment être fort pour réussir dans le sport. Un exemple est l’histoire de celui qu’on appelle Bruno Banani. En 2014 il a été le premier tongien à faire partie d’une équipe de luge pour l’Allemagne. Il a été sponsorisé par la marque allemande Banani, mais il n’a pas pu trouver ensuite assez de fonds pour continuer son aventure. Encore une question d’argent. Il existe un film à propos de lui. C’est un bon exemple de comment le sport pourrait améliorer votre vie mais est vraiment lié à l’argent.

La dernière possibilité est de se marginaliser. Mais je ne pense pas que quelqu’un aux Tonga veuille vraiment faire ça. Parce que d’une part vous pourriez finir sans le sou, et surtout parce que vous avez un besoin impératif de votre famille. Surtout si vous êtes une femme.

Quelle serait votre conclusion temporaire ?

Jusqu'ici dans mes recherches, je dirais que les jeunes habitants des Tonga savent ce qui se passe dans le monde, qu’ils sont prêts et qu’ils s’en débrouillent en fonction de leur niveau socioculturel.

En fait, les tongiens sont encore liés à leurs traditions extrêmes et ne veulent pas s’en débarrasser, mais ils désirent définitivement en changer des parties. IIs aimeraient ajouter une petite rose en sucre sur le gâteau pour leur propre intérêt. Quoiqu’il en soit ça prendra beaucoup de temps.

Il y a peu, je discutais avec un étudiant des avancées démocratiques, et il m’a dit : « Oui, ce sera nous qui changerons le Royaume de Tonga en une réelle démocratie ! » J’ai quelques doutes à ce sujet. Peut-être pour la prochaine génération, peut-être avec le prochain roi et si les nobles y mettent du leur, mais dans les 10 ou 20 prochaines années, comme le croient les jeunes actuellement, je ne pense pas… S’il fallait résumer, je dirais que les jeunes ici  se rendent bien compte qu’ils ne pourront pas avoir la vie de leurs parents ou de leurs grands-parents. Ils ont la sensation d’avoir un pied dans chaque monde. 

 

Interview et photographies par Marion Vandekerckhove, 2016. 

Les propos tenus par Norbert Pötzsch dans cette interview se situent dans le cadre de sa recherche universitaire et sont donc sujets à évolution.  

 

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RAROTONGA SAMOA & TONGA 7ED -ANGLAIS-

 

 

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