Rien n'est irréversible

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Rien n'est irréversible

 

Imaginez un dimanche après la messe de Pâques, les cloches avaient lancé leur appel dans le ciel d'un bleu d'acier. Une invitation à la joie traversait le corps de vibrations profondes.

Les religieuses quittèrent l'Eglise Saint-Agricol et se dirigèrent en une procession rangée vers le Flunch où le prêtre les conviaient à déjeuner. En visite à Avignon, éloignées de leur couvent parisien pour l'occasion, elles se parlaient avec animation, dans la lueur vive du printemps, oubliant de baisser les yeux vers le sol comme elles étaient tenues de le faire.

Le soleil nimbait leurs voiles sans réchauffer l'atmosphère. L'une d'elle entonna un Alleluia.

Il faisait frais dans le self-service. Des ventilateurs au-dessus des cuisines mêlaient leur ronronnement aux conversations, aux tintements de couverts, sous le jaune vif des néons.

Soeur Véronique, c'était son prénom de religieuse, saisit un plateau, y posa un verre aux parois épaisses, une assiette, un morceau de pain, posa le plateau sur les rails, le poussa machinalement d'une main.

Ses yeux regardaient les étalages éclairés avec gourmandise, c'était un petit péché et tant pis, une telle sortie n'était pas coutume. Elle accéléra vers le rayonnage de desserts, savourant le choix exceptionnel pour son régime alimentaire depuis dix ans qu'elle était soeur. Même un désir culinaire, il fallait y renoncer dans la discipline de l'ordre. Elle n'en avait d'ailleurs jamais souffert, son quotidien l'usait parfois, mais elle aimait la vie communautaire, la prière régulière, les tâches économiques qu'elle gérait pour l'ordre.

Dans ce contexte inhabituel, elle retrouva cependant une sensation délicieuse : celle de l'hésitation. Entre une mousse au chocolat artificielle, un crumble aux pommes molles, et une coupe de fruits frais nappée de chantilly en bombe. Qu'importe, c'était le paradis.

Son plateau, en glissant trop vite, heurta celui de son voisin. Elle se tourna vivement pour s'excuser, croisa des yeux verts et dérapa dedans comme si un pommier avait secoué ses fruits au-dessus de sa tête, le choc lui donna au moins une commotion cérébral, elle se redressa dans une prairie où poussaient des coquelicots, des reines des prés et des paquerettes, elle aperçut au loin une haie de peupliers, et puis, non, le paysage changea, elle flottait dans une fumée vert-de-gris projetée dans la rue en plein carnaval, et puis non, elle parcourait du bout des doigts une sculpture de jade aux formes ovales, et puis non, elle tirait un trait olive avec un large pinceau, de gauche à droite, sur une toile abstraite pour figurer l'horizon, et puis finalement elle fit face au regard surpris qui la fixait en retour, oh c'était le prêtre, elle n'avait pas imaginé de tels yeux depuis son banc de prière à la messe.

Cupidon avait trempé sa flèche à la surface d'une mer émeraude. 

Soeur Véronique fut percée au coeur. Le sang battit à ses tempes. Elle détourna les yeux. Le prêtre les garda fixés sur elle. 

Elle avait trente ans, il en avait cinq de plus. Ils se parlèrent tout au long du repas, s'écrivirent quand elle regagna son couvent. Un mois plus tard, chacun déliait ses voeux pourtant définitifs. En rompant avec leur dieu, ils firent celui de vivre toujours à deux.  

Dans leurs familles, on les traita de "défroqués". Alors ils se dépouillèrent davantage, déménagèrent dans une ville nouvelle.

Aujourd'hui, cette ancienne soeur porte son prénom de jeune fille, Clara. Elle élève une fille avec son époux. Dans leur quotidien, ils travaillent pour une association luttant contre l'analphabétisme, elle comme trésorière, lui comme éducateur.

Deux plateaux s'entrechoquent dans un self-service et le destin en est changé.

Rien n'est irréversible sauf la mort.  

Une Métamorphose écrite par Laureline Amanieux, grâce au récit de Charlotte B..

Copyrights, 2014.

 

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