Sortir du nucléaire, entretien avec Christophe Léon.

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Christophe Léon, vous êtes écrivain pour adultes et pour la jeunesse ; vous avez également fondé L’écologithèque sur le web qui chronique toutes les parutions à caractère environnemental et écologique.

Dès le titre de votre roman, "Silence, on irradie", apparaît une menace : celle d’une autorité collective, anonyme, supérieure, qui n’hésite pas à détruire la vie des individus pour des besoins énergétiques et économiques. C’est surtout l’emploi transitif de "irradier" au sens de "rendre radio-actif" qui est troublant !

Effectivement, lorsqu’une centrale nucléaire est construite, on ne peut pas occulter le fait qu’un accident est toujours possible et que des fuites radioactives sont envisageables. Produire de l’énergie nucléaire n’est pas anodin.

Ce qui l’est moins c’est peut être le silence, dans le sens où en France le nucléaire est classé Secret Défense. Il n’y a qu’à voir l’opacité qui règne autour du sujet et les efforts que font les opérateurs pour nous rassurer : « Dormez en paix braves gens... »

Il faut aussi bien comprendre que nous ne savons toujours pas comment recycler les matières radioactives et que lorsqu’on parle d’usine de retraitement, c’est surtout de stockage dont il est question. Lancer un programme nucléaire revient à prendre sciemment le risque d’irradier les populations. Ce risque est ensuite maîtrisé... ou pas. 

Pouvez-vous nous résumer l’histoire de votre roman ?

En quelques mots : Non loin d’un village appelé Nardyl, un « incident » survient dans une centrale nucléaire. Une explosion a lieu. Elle dévaste le village. Sven et sa petite sœur se retrouvent livrés à eux-mêmes. L’histoire raconte leur aventure, et celle de quelques-autres qui vont y être mêlés.

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour écrire ce récit ? Vous citez notamment en prologue un extrait de la description de l’accident nucléaire à Tchernobyl présent sur Wikipédia.

Il est évident que l’assonance entre le village de mon histoire, Nardyl, et celui de la ville de Tchernobyl n’est pas fortuite. En réalité, j’avais depuis longtemps (le roman est paru en 2009) envie d’écrire une fiction mettant en scène un accident nucléaire, mais je ne voulais pas en faire un documentaire ni un pamphlet, même si à la lecture on comprend quel est mon avis sur le sujet — avis qui pourrait se résumer par : Nucléaire, non merci !

Je me sens très impliqué dans la lutte contre le nucléaire, et ceci depuis de nombreuses années, ce qui fait que mes références documentaires sont davantage le résultat de mes expériences et de mes lectures. Je ne souhaitais pas écrire un récit didactique, mais une histoire qui pourrait toucher les gens, et surtout les jeunes lecteurs.

Quant au prologue, il n’est là que pour fixer dès le départ le contexte du récit.

Deuxièmement, si le prix de l’électricité en France est si bas par rapport à son coût réel, c’est simplement parce que la construction et le démantèlement des centrales ne sont pas pris en compte dans le calcul. D’ailleurs, la construction et le démantèlement sont à la charge de la collectivité, tandis que l’exploitation et les bénéfices sont affectés pour l’essentiel aux actionnaires privés. Nous sommes dans un système où le profit de quelques-uns est réalisé sur le dos de la majorité des gens.

Quant à la gestion proprement dite du nucléaire, la question à se poser est de savoir si, dans une économie de marché à la recherche exclusive du profit immédiat, les conditions d’entretien et de suivi des centrales sont réunies. La première des mesures à prendre est de faire rentrer dans le giron public tout le secteur du nucléaire et donc de le nationaliser. Peut-on laisser cette activité très dangereuse entre les mains de spéculateurs ou d’actionnaires ? Sans parler des déchets, du mox, de l’utilisation militaire du nucléaire et de la vétusté de certaines de nos centrales. Les raisons de sortir de l’âge du nucléaire sont si nombreuses qu’il est difficile de comprendre pourquoi ce n’est pas encore fait. Jusqu’à quand ? 

Votre roman tend à rendre le lecteur également conscient des manipulations du discours et de l’information (en l’occurrence pour cacher une tragique défaillance technique dans la Centrale).

On l’a vu pour Tchernobyl. En 1986, les autorités assuraient que le nuage radioactif n’était pas passé au-dessus de la France. Aussi absurde qu’elle soit, c’est cette affirmation qui a longtemps prévalu dans le discours officiel. On nous dit à longueur de temps qu’un accident d’ampleur n’est pas possible en France alors qu’il s’en produit ailleurs dans le monde. Depuis cinquante ans, le choix de la politique énergétique nucléaire a verrouillé la communication et la circulation des informations. Si l’on souhaite s’informer, il faut se tourner vers les médias et les associations dits alternatifs, tel que le réseau "sortir du nucléaire" par exemple. Mon roman ne fait que traduire un état de fait. 

Votre roman tend à rendre le lecteur également conscient des manipulations du discours et de l’information (en l’occurrence pour cacher une tragique défaillance technique dans la Centrale).

On l’a vu pour Tchernobyl. En 1986, les autorités assuraient que le nuage radioactif n’était pas passé au-dessus de la France. Aussi absurde qu’elle soit, c’est cette affirmation qui a longtemps prévalu dans le discours officiel. On nous dit à longueur de temps qu’un accident d’ampleur n’est pas possible en France alors qu’il s’en produit ailleurs dans le monde. Depuis cinquante ans, le choix de la politique énergétique nucléaire a verrouillé la communication et la circulation des informations. Si l’on souhaite s’informer, il faut se tourner vers les médias et les associations dits alternatifs, tel que le réseau "sortir du nucléaire" par exemple. Mon roman ne fait que traduire un état de fait. 

Vos héros sont tous jeunes et attachants, et malgré leur caractère protecteur (plusieurs viennent aider, soutenir un proche ou une victime), ils deviennent des victimes abandonnées à leur sort par l’armée et les autorités. Votre récit souhaite-t-il inspirer un sentiment de révolte profonde chez le lecteur ?

La fin reste ouverte. Mais elle sous-entend qu’ils ne seront pas secourus parce qu’ils sont les témoins d’une défaillance peut-être, mais surtout parce que je ne crois pas qu’en cas d’accident tel que je l’imagine on puisse attendre quelque aide de qui que ce soit. Si ce n’est de la révolte, j’espère que mon roman incitera le jeune lecteur à s’informer et à se faire une opinion par lui-même. Pour manipuler et soumettre, la désinformation et l’ignorance sont deux moyens essentiels de réduire la population à un rôle de spectateur.

Prendre son avenir en main, c’est d’abord s’informer et puiser à toutes les sources. Peser le pour et le contre. Acquérir quelques notions techniques, historiques et politiques. Notre choix doit être conscient et documenté. Je pense qu’arriver à l’âge adolescent, il est grand temps d’obéir un peu moins et de résister plus.À condition d’être en mesure de le faire... 

 

Certains enfants comme le personnage de Grégoras naissent avec des différences physiques dues aux radiations émises par la Centrale. C’est Grégoras qui présente le moins de difficultés à traverser les tragédies multiples : représente-t-il une évolution humaine qui pourrait survivre au-delà d’une catastrophe nucléaire ?

C’est plus simple que ça. Grégoras est le personnage imprévisible qui me permet de dédramatiser la situation. Il agit un peu comme un paratonnerre. C’est un antihéros. Un garçon qui passe à travers les gouttes grâce à ce surplus d’ingénuité et de déficience intellectuelle. Le gentil de l’histoire en quelque sorte. La planète et l’espèce humaine sont étroitement liés, et la protection de l’une entraînera de facto celle de l’autre. Nous sommes sur le même navire. La Terre est un espace fini. Nous n’avons pas d’autre maison. C’est aussi simple que ça, et pourtant quelques grands esprits ne semblent pas l’avoir encore compris. 

Le roman est un réquisitoire antinucléaire. Il me semble qu’aujourd’hui, seule la Littérature "jeunesse" ose retrouver le ton engagé des grands romans humanistes du XXe siècle (Camus, Malraux...) : est-ce pour cette raison que vous avez choisi plutôt cette voie-là que la Littérature "pour adultes" ? 

J’écris aussi pour les « adultes » — mes premiers romans étaient des fictions de littérature générale. Mais c’est vrai que la littérature jeunesse permet d’aborder plus directement certains problèmes.

C’est surtout aussi un moyen d’entrer en contact avec ceux qui feront le monde de demain. Chaque livre permet de rencontrer des adolescents et d’échanger avec eux. Écrire n’est qu’un prétexte à partager. Partager des histoires, des idées, des moments.

Plus de liens moins de biens, est certainement ce qui me motive dans mon travail d’écriture. Je n’aime pas le statut de l’écrivain tel qu’on l’entend d’habitude. Avant d’être écrivain, je suis un citoyen, un père au foyer, un mari, etc. 

Le ton général et la fin de votre roman sont volontairement pessimistes. Vous avez choisi le genre du roman apocalyptique. Peut-on imaginer à l’inverse l’utopie d’une société qui réduirait voire se passerait totalement du nucléaire ? 

L’utopie n’est pas autre chose qu’une idée qui n’a pas encore abouti. Penser qu’un jour nous nous passerons du nucléaire n’est pas utopique, c’est une réalité à venir. Un jour la ressource première sera épuisée. Il faudrait anticiper. Prévoir dès aujourd’hui les énergies du futur. C’est possible, elles existent. Si nous dépensions autant de temps et d’argent dans la recherche et la réalisation de projets appelés faussement alternatifs, nous ferions preuve d’une véritable vision. Le pire est toujours possible, il ne nous reste qu’à construire le meilleur et ce n’est pas avec le nucléaire que nous y parviendrons.

D’après vous, comment pouvons-nous changer aujourd’hui et sortir de notre dépendance actuelle trop grande à l’égard du nucléaire ? une nouvelle politique en matière énergétique ?

Nous devons d’abord changer dans nos têtes. Changer de paradigme économique. Changer de comportement et de mode de vie. Consommer moins, mais local et durable. Changer notre relation à l’Autre. Sortir du capitalisme, c’est certain. Nous devons partager, échanger, collaborer.

Sortir du nucléaire c’est avant tout sortir du carcan du « toujours plus ».Des personnalités comme Paul Ariès, Daniel Tanuro, Olivier Abel et de nombreux autres encore proposent des modèles inventifs, pragmatiques et soutenables. Il faudrait peut-être les écouter un peu plus. Changer c’est prendre en considération l’intérêt de tous avant celui de quelques-uns.

 

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Silence, on irradie

On recommande aussi sur le thème de la responsabilité, ce beau roman pour adolescents de Christophe Léon, adapté avec succès par France 2 avec Eric Cantona, et primé :

Délit de fuite

Propos recueillis par Laureline Amanieux, © savoirchanger 2011. 

"Silence, on irradie" a reçu les Prix des lycéens allemands 2011 / Prix J’ai lu, j’élis 2011 / Prix Lire en Seine 2011 / Prix Littéraire de la Citoyenneté 2011 / Prix Ados de la Télévision Suisse Romande (TSR) 2011 / Prix Ados 2011 des Médiathèques de Saumur Agglo 2011 / Prix Livrentête Bibliothèque pour tous 2011 / Prix Inter-collèges 2011 (réseau des médiathèques du Bourget-Drancy-Dugny) / Prix François Villon 2011 / Prix des Embouquineurs 2011 / Prix 2011 des Collégiens de l’Estuaire. 

Pour aller plus loin !

http://www.christophe-leon.fr/
http://www.ecologitheque.com/
http://www.sortirdunucleaire.org/

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