Une université d'exception au Tonga

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Voici le dernier article de Marion Vandekerckhove en voyage au Tonga ! : "J’ai été surprise de découvrir qu’il y avait une Université à Nuku’alofa. Il s’agit de l’Institut Atenisi, ce qui signifie Athènes en tongien. Ce nom a été choisi en hommage aux anciens philosophes grecs par son fondateur, FutaHelu (1934-2010), lui-même philosophe et historien. En assistant à une conférence à Atenisi, j’ai eu l’occasion d’y rencontrer le doyen de l'université : le professeur Maikolo Horowitz.

 

Pourriez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a conduit sur cette île du Pacifique ?

Je suis le Docteur Mickael Horowitz, Doyen de l’Université Atenisi dans le Royaume de Tonga. L’Institut Atenisi a été fondé en tant qu’école du soir pour les bureaucrates du gouvernement en 1963, puis en 1965 c’est devenu un lycée et enfin cette Université sous cette forme en 1975, il y a donc 40 ans de cela.

Je suis né à New York, j’ai étudié sous la direction d’Herbert Marcuse, à l'université Brandeis, qui était un philosophe juif-allemand de gauche. J’ai obtenu ma Licence de Philosophie là-bas, puis j’ai continué par un Master de recherche en Sciences sociales sous la direction de Benjamin Nelson à l'université New School. J’ai suivi un programme qu'on appelle ‘Psychologie sociale de la vie urbaine’. C’était une recherche pluridisciplinaire, ce qui m’a bien servi lorsque je suis arrivé à Atenisi, car ici nous avons besoin de professeurs spécialisés dans plusieurs matières pour apporter le savoir nécessaire à la validation des quatre années universitaires de nos étudiants.

En 1983, après avoir fini ma thèse, les possibilités de carrières académiques aux Etats-Unis étaient vraiment restreintes pour plusieurs raisons, notamment le fait que la population étudiante était réduite contrairement à celle des professeurs qui n’étaient pas encore partis à la retraite. Par conséquent, j’ai choisi de travailler en tant que chargé des relations publiques auprès de médecins. J’ai exercé cette fonction pendant environ 12 ou 13 ans.

Puis un jour, je me suis porté volontaire pour participer à un programme de Peace Corps (ou Corps de la Paix, agence indépendante du gouvernement américain dont la mission est de favoriser la paix et l'amitié du monde) juste pour changer un peu. Ils m’ont demandé quelles étaient mes préférences pour la destination ; ce pouvait être partout dans le monde. J’ai répondu le Sud Pacifique parce qu’il me semblait, et il me semble toujours, que dans cette région du monde on peut encore trouver des résidus d’une culture utopique. Il y a encore un comportement social supérieur ici, plus de générosité que dans ce qu’on appelle le monde développé. Ce n’est pas évident, mais c’est encore là, et c’est la raison pour laquelle j’ai choisi cette partie du monde.

Peace Corps ne m’a pas envoyé à Tonga dans le but de faire un travail académique – ce qui d’après eux n’aide pas vraiment au développement – mais pour mon expérience en relations publiques qui pourrait servir dans le développement du tourisme.

Je suis arrivé dans cette île en 1996, juste après mon 51ème anniversaire. 

 

Pensiez-vous rester aussi longtemps ?

Absolument pas ! La mission d’un Peace corps dure habituellement 2 ans. En fait, j’avais été assigné à une agence d’accueil des visiteurs pour m’occuper des relations médias. Mais à cette époque, ce centre de tourisme était contrôlé par un homme indo-fidjien qui voulait utiliser cette agence pour développer les hôtels de la capitale. Peace corps était opposé à ce projet, car ils avaient en tête de développer les autres îles à ce moment-là. Le dirigeant de l’agence ne voulait pas céder, ce qui fait que Peace corps m’a demandé de démissionner et de revenir à Washington.

À ce moment précis, quelques jours avant mon retour pour les Etats-Unis, celui qui devait être en charge des Sciences sociales à Atenisi, un Kiwi(nom donné aux habitants de Nouvelle-Zélande en référence à l’oiseau qui y vit) les informa qu’il ne prendrait pas le poste finalement. La direction rechercha activement un enseignant. Ils contactèrent toutes les ONG et ils découvrirent que j’avais une thèse. Comme j’avais du respect pour Atenisi qui était à l’époque un des leaders dans le domaine de la démocratie, j’acceptais l’offre et j’y devins professeur de Sciences sociales, en 1997.

Et que connaissiez-vous d’Atenisi avant d’y enseigner?

Mon premier contact avec cet Institut s’est fait par le biais du LonelyPlanet lorsque ce guide de voyage dans le Pacifique a ajouté une partie sur les Tonga, en 1990 si je me souviens bien. Cette mouture contenait un encart sur Atenisi, qui par la suite fut supprimé. L’article mentionnait qu’on pouvait y apprendre les mathématiques, la philosophie ou la littérature. Il y avait aussi une photo qui montrait une cérémonie de remise des diplômes très haute en couleur, où les étudiants dansaient et chantaient.

Atenisi était-il différent lorsque vous avez commencé à y travailler ?

A cette époque, l’Institut était bien différent de ce qu’il est maintenant. A son apogée, Atenisi comptait 110 étudiants ! Il y avait un café pour le déjeuner dans l’Université et aussi une épicerie. Atenisi était animé, joyeux, c’était comme une petite ville ! Quand je suis arrivé, l’école avait déjà commencé à décliner, mais il y avait encore 65 étudiants, ce qui était encore considérable.

J’ai décidé de rester après avoir reçu les encouragements du fondateur Futa Helu. Il a un article qui lui est consacré sur Wikipédia si son histoire vous intéresse. J’ai été promu Coordinateur des sciences sociales peu de temps après mon arrivée. Je devais organiser le curriculum des cours. Au bout de 3 ans révolus, je suis reparti à San Francisco car mon ancienne entreprise était dans le besoin et me proposait un salaire trop intéressant pour que je le décline ! Par ailleurs pendant cette période, j’ai pu finir un roman court sur la deuxième guerre mondiale. Après avoir achevé la promotion de cet ouvrage, je suis revenu à Tonga en 2007.

Que peut-on étudier à Atenisi ?

Atenisi joue un rôle social novateur dans le Royaume de Tonga, sa raison d’être en général est l’innovation. Mais d’un point de vue académique, on étudie ici la même chose que dans une autre université : l’histoire mondiale et pas seulement celle de l’Europe ou des USA, la politique, l’économie, la sociologie, la psychologie, l’histoire des idées, l’anthropologie, la philosophie, les arts, la peinture de Michel Ange à Rembrandt et Goya… Cette école met l’accent sur un curriculum global, pas uniquement sur ce qui se passe aux Tonga. Néanmoins nous avons eu d’excellents maîtres de conférences en études polynésiennes.

On peut étudier 4 ans ici, comme dans une université américaine. L’institut a diplômé quelques-unes des personnes les plus brillantes de Tonga. Si vous jetez un œil au personnel des Ministères, vous vous rendrez compte qu’untel ou untelle a fait ses études à Atenisi, surtout au Ministère des affaires étrangères et dans la police. Par exemple, l’actuel directeur de l’immigration, celui du changement climatique ainsi que le précédent ambassadeur des Tonga en Chine sont passés par ici.

Comment peut-on expliquer le déclin de l’Institut ?

Lorsque les signalétiques de maori ont été introduites à l’Université d’Auckland, il y a eu des manifestations de Pakeha (Pākehā  est le terme généralement employé pour désigner les Néo-Zélandais, d'origine anglo-saxonne ou européenne, mais certains Maoris l'emploient pour désigner toute personne non-māori) qui ne voulaient pas que leur campus soit considéré comme en partie maori. C’était assez raciste. Il y a eu beaucoup de résistance aux études polynésiennes. Et puis, les tongiens étaient alors assez réservés à l’idée d’aller étudier à l’étranger, mais cela a complétement changé. Maintenant, il y a des départements universitaires à l'étranger spécialisés en études polynésiennes avec des bibliothèques consacrées, et des bourses d’études existent pour les étudiants polynésiens. De plus, le niveau de vie s’est élevé et il y a de nombreuses familles immigrées. Par conséquent, un jeune peut très bien aller loger chez son oncle pour faire ses études. Pour résumer, les tongiens ont maintenant la possibilité d’aller étudier à l’étranger.

Pouvez-vous nous décrire un peu les infrastructures offertes à Atenisi ?

Nous avons une bibliothèque qui compte 3000 ouvrages. C’est la bibliothèque académique la plus sophistiquée du Royaume, avec notamment des livres d’Art. Le bâtiment de cours dans lequel nous sommes a été construit à la fin des années 80, celui d’à côté dans la décennie suivante et le dernier, le laboratoire, a été achevé en 2010. Il y a aussi des activités proposées par l’Université : par exemple tous les vendredis, l’on boit du kava et l’on chante. Les lundis soir, on organise ce qu’on pourrait appeler des conférences : des visiteurs prestigieux de tous horizons viennent à Atenisi une fois par mois pour parler de sujets divers. Avant, c’était une fois par semaine. Chaque division devait trouver les conférenciers d’un mois entier. Les Sciences sociales étaient en charge d’un mois, puis c’était au tour des maths et sciences, etc. Maintenant l’équipe est réduite et nous n’avons pas les ressources nécessaires pour trouver des intervenants chaque semaine. Ceci dit, le mois dernier nous avons eu 3 interventions d’affilée !

Qui fait partie de la faculté actuellement ?

Nous n’avons plus qu’une demi-douzaine d’étudiants, mais ce sont probablement les meilleurs et les plus accomplis du Royaume ! L’année dernière, deux de nos étudiants sont partis en troisième cycle universitaire et un troisième a obtenu une bourse pour faire une Licence à l’étranger. Donc nous avons peu d’étudiants, mais ils sont talentueux.

Vu le nombre d’élèves, nous n’avons pas besoin de beaucoup de professeurs. Par conséquent, la faculté ne comprend que quelques personnes. Par exemple, j’enseigne moi-même actuellement les sciences politiques et l’histoire sociale en Europe. Je donne également un cours sur les conflits sociaux. Daniel Devine donne un cours d’introduction en ingénierie. Nous avons aussi un étudiant travaillant pour son Master : en plus de mes cours, il suit ceux de Dr Roxanne Lalonde qui est une canadienne avec une thèse en géographie. Nous avons aussi d’autres professeurs qui viennent enseigner régulièrement. Allez voir sur le site de l’Institut

J’ai entendu dire qu’à Atenisi, on pouvait faire des études générales, mais aussi apprendre la danse et le chant : est-ce toujours le cas ?

En fait, nous sommes obligés d’effectuer un roulement. En 2013 et 2014, nous avons eu la chance d’avoir ici un anthropologue qui portait un grand intérêt aux études polynésiennes. Il donnait même un cours consacré uniquement au Royaume de Tonga et aux Samoa. Vu que nos étudiants sont peu nombreux, ils ont tous déjà suivi ensemble les cours de ces matières, donc en 2015 et 2016, nous nous sommes focalisés sur d’autres matières secondaires, notamment les sciences naturelles et les Beaux-arts. Je ne décide pas du programme tout seul, nous avons un comité. Nous décidons ensemble du programme sur quatre ans afin que nos étudiants aient une éducation équilibrée. Nous faisons aussi en fonction des disponibilités de chaque enseignant.

Comment expliquez-vous les bons résultats des étudiants d’Atenisi ?

Nos étudiants ont certes de bons résultats, mais cela est surtout dû à la taille de notre structure : il est certain qu’on ne peut pas perdre d’étudiant ici ! Je suis en mesure de croiser le regard de chacun d’entre eux pendant les cours et d’évaluer leur compréhension. Et quand il y a un devoir à rendre, il n’y a nulle part où s’échapper ! De surcroît en cours, je commence avec le niveau que chacun peut comprendre, mais par la suite, je peux complexifier le sujet à loisir vu que je peux facilement me rendre compte s’ils suivent. Et quelquefois le niveau du cours est très élevé.

Êtes-vous aidés par le gouvernement ?

Il y a des aides du gouvernement, mais ce sont surtout des aides d’Australie et de Nouvelle Zélande qui sont données en tant que cadeaux aux Tonga et qui sont distribuées par le Ministère de l’Education à diverses institutions. Elles sont assez considérables.

Comment devient-on une Université à Tonga ?

La question est très polémique car jusqu’en 2009, il n’y avait pas de régularisation à Tonga. Puis un Comité d’accréditation des qualifications nationales tongiennes a été lancé en 2009... Et bien que ce Comité a reconnu Atenisi, il n’a pas encore donné d’accréditation à l’Institut ; c’est un travail en cours, un travail assez long.

Que souhaitez-vous pour le futur, y a-t-il des projets que vous voudriez réaliser ?

Pour le futur nous souhaiterions aménager une salle avec des ordinateurs et aussi créer une vraie bibliothèque de recherche avec des espaces pour que les étudiants puissent travailler à l’aise. La bibliothèque est ouverte à tous, nous devons l’organiser et la développer. D’autre part dans cet Institut ily a des étudiants du monde entier : du Japon, de Papouasie Nouvelle Guinée, d’Allemagne en ce moment. Ils jettent un œil sur notre site internet et sont intéressés. J’espère que ça continuera.

Pensez-vous rester ?

Eh bien, je ne rajeunis pas ! Et comme je suis un citoyen américain, je devrais penser aux futurs soins médicaux dont j’aurai besoin et auxquels je pourrai avoir accès aux Etats-Unis… Mais personne ne sait ce qu’il adviendra dans le futur. J’aimerais bien rester encore 5 ans.

Comment pourriez-vous résumer Atenisi ?

Atenisi est à beaucoup d’égards différent du statu quo dans le Royaume de Tonga : ici vous mettez le pied dans un petit peu d’un autre monde…"

 

Interview par Marion Vandekerckhove, 2016. 

Pour découvrir davantage les îles du Pacifique sud, suivez le guide :

RAROTONGA SAMOA & TONGA 7ED -ANGLAIS-

Et le site de l'Université :

https://www.atenisi.edu.to/

 

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