Voyager autrement

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Voyager autrement

Peux-tu te présenter en quelques mots?

Je m'appelle Florence, j'ai 24 ans et vis à Liège, en Belgique. Ça c'est pour le côté administratif. Sinon j'adore rencontrer différentes personnes, même si ça m'effraye je crois que j'aime me mettre dans des situations inconfortables pour voir comment je suis capable de réagir, et enfin la stabilité me fait peur.

Quelles sont les raisons qui t'ont décidée à partir en Inde en tant que volontaire?

J'avais vraiment besoin de faire un break à la fin de mes études. J'avais passé 5 ans à "travailler" pour mon avenir, il était temps que je fasse quelque chose qui pouvait aussi être utile aux autres et qui puisse m'aérer l'esprit. Et puis je voulais aussi sortir un peu de mon confort, voir de quoi j'étais capable toute seule.

J'ai donc décidé de voyager, mais de voyager autrement, comme volontaire. Je suis d'abord partie en Italie un mois, puis en Inde six mois. Je ne partais pas dans l'idée de changer le monde mais juste de donner de mon temps et de mon énergie pour autre chose que pour moi-même. Et un peu avec l'envie de me changer moi ou finalement, de me découvrir. 

L'Inde est un pays qui m'a toujours attirée, sans savoir expliquer pourquoi. Alors quand j'ai dû me décider pour une destination lointaine, ce fut juste évident.

Qu'as-tu fait pendant ton séjour?

J'ai passé six mois en Inde: deux mois de volontariat à Chennai (projet "Eau et assainissement" avec FSL India), un mois de voyage seule dans l'Inde du sud,  deux mois de volontariat à Pondichéry (projet "Orphelinat"  avec FSL India), un mois de voyage au Népal et enfindix jours de retraite de méditation silencieuse.

Mon premier projet de volontariat était à l'image de l'Inde, désorganisé. J'avais choisi ce projet pour pouvoir faire quelque chose de pratique et de manuel. Je m'attendais à construire des toilettes dans les villages. J'ai plus été une sorte de professeur. Je devais préparer des leçons à propos de l'eau et de l'hygiène puis aller les donner soit dans des écoles soit à des "Self Help Groups", des groupes d’entraide de femmes, dans des villages aux alentours de Chennai. Cependant chaque jour, lorsque j'arrivais au bureau, ma question était :"Qu'est-ce que je peux faire aujourd'hui?" Et parfois, malheureusement, la réponse était "Rien". Evidemment ceci n’était pas formulé de cette façon de la part des indiens. Mais je ne pouvais rien faire de concret parce que je n'avais pas de traducteur pour m'accompagner dans les villages. J'ai dû donner environ six leçons en deux mois, pas plus. J'accompagnais donc parfois des membres de FSL India qui avaient à faire dans les villages ; je souriais à tout le monde et je jouais avec les enfants. C'était à ce moment là tout ce que je pouvais faire pour être "utile".

A la fin de mon projet de volontariat, j'ai eu la chance d'intégrer un Happy Move Camp organisé par FSL India. Il s'agit d'un camp qui a lieu deux fois par an et qui accueille environs 125 volontaires coréens pendant une dizaine de jours. Et là, j'ai pu vraiment être utile! J'ai rejoint un groupe de 25 coréens dans l'école d'un village. La dynamique était totalement différente et le travail des volontaires mieux organisé pour une plus grande efficacité. On a repeint des bâtiments de l'école, animé des ateliers pour les écoliers, construit des étagères pour leurs livres... Je ne vous dis pas mon bonheur quand j'ai pu aider les ouvriers à carreler une salle de classe!

Pour mon second projet de volontariat j'étais dans une maison d'accueil pour des enfants dont la famille ne pouvait pas s'occuper. J'avais 22 enfants entre 3 et 13 ans. Mon travail était là plus défini. Je devais les réveiller à 5h du matin et les aider à être prêts pour aller à l'école à 8h. J'avais ensuite la journée libre puis devais aller les chercher à l'école à 16h et m'en occuper jusqu'à environ 21h, heure à laquelle ils allaient dormir. 

Le matin je les aidais à se brosser les dents, je leur faisais faire des exercices pour les faire bouger et bien les réveiller, je lavais et habillais les plus petits et assistais les plus grands, j'essayais de les aider un peu pour leurs leçons puis je donnais un coup de main à la cuisine, faisais le service, etc. Puis, lorsque tout le monde était prêt, je les emmenais à l'école. Le timing était assez serré et je servais surtout à ce qu'il soit respecté.

Le soir j'allais donc les récupérer à l'école et ensuite je leur donnais leur collation, supervisais leurs devoirs, les aidais pour leur lessive, leur vaisselle, pour faire à manger... A 17h c'était leçon de yoga sur le toit !Je jouais aussi beaucoup avec eux, énormément. J'essayais d'être présente au maximum et de leur donner tout l'amour dont ils avaient besoin et qu'ils méritaient.

Ces enfants sont impressionnants et n'ont en fait pas du tout besoin de nous. Ils se gèrent tout seuls, les plus grands aidant les plus petits. Ils ont leur organisation propre et s'entraident d'une manière étonnante. Tout ce que je faisais était de participer à leur vie, d’être moi-même une enfant de la maison d'accueil. La seule responsabilité que j'avais en plus qu'eux était de gérer le temps et les conflits.

Penses-tu avoir aidé à changer quelque chose?

Dans mon premier projet, ma situation de professeur m'a d'abord mise très mal à l'aise parce que contrairement à ce que pense la plupart des indiens, ce n'est pas parce que je suis étrangère que j'en sais plus qu'eux et que je peux adopter cette position de professeur. C'est d'ailleurs le contraire. Je venais d'arriver en Inde et je ne connaissais encore rien de leur culture, de leurs conditions de vie et j’étais censée leur enseigner comment améliorer leurs habitudes. Je ne me sentais pas à ma place et j’avais l'impression de leur parler de choses qu'ils connaissaient déjà. Puis un jour, à la fin d'une de mes leçons, le groupe de femmes qui m'avait écoutée a commencé à s'agiter et à discuter énormément : elles voulaient savoir comment avoir des aides de l'Etat pour obtenir des toilettes dans leur village. J'étais tellement heureuse ! J'avais en quelque sorte aidé à amener le sujet dans leurs conversations et à ce qu'elles aient envie d'en savoir plus.  De là à dire que j'ai changé les choses, je ne pense pas! Il faudrait beaucoup plus de deux mois pour avoir un impact dans ce genre de projet.

Lors de mon second projet, comme je vivais dans la maison d'accueil avec la propriétaire, son fils de vingt ans et les 22 enfants, j'ai plutôt essayé de changer les comportements et les habitudes qui me dérangeaient.

La tradition des castes est très ancrée en Inde, l'échelle sociale est fortement marquée. Par exemple, la propriétaire de la maison ne mangeait pas avec les enfants. Deux repas étaient préparés et celui des enfants était toujours moins varié. En tant qu'européenne on me situaitici plus haut que la plus haute caste. J'étais donc censée manger avec la propriétaire. Mais cette habitude de deux repas différents qui marquaient la différence sociale me dérangeait très fortement. J'allais donc, dès que je le pouvais, manger avec les enfants. C'était mal perçu par la propriétaire qui ne comprenait pas que je refuse l'honneur qu'elle me faisait de m'offrir de la nourriture "meilleure". Peu importe, moi et l'autre volontaire présent avons persévéré pour lui montrer que nous sommes tous égaux et que ce serait tellement plus sympa et plus simple de tous manger en même temps le même repas. Il y a plusieurs exemples tels que celui-ci qui démontrent malheureusement que la propriétaire se considérait supérieure aux enfants et le leur faisait ressentir. C'est cela que j'ai essayé de changer. Je pense et j'espère que nous avons réussi à le faire un petit peu ; il faudrait maintenant que ce travail soit repris par les volontaires suivants.

Peux-tu parler des conditions de vie en Inde?

Que cette question est vaste… Non, je ne peux pas parler des conditions de vie en Inde, parce que l'Inde c'est trop grand et qu'en six mois je n'en ai découvert qu'une petite partie. Mais je peux vous parler des conditions de vie dans les villages aux alentours de Chennai et dans un orphelinat à Pondichéry.

Les villages dans lesquels j'allais donner des leçons se trouvaient en périphérie de Chennai et ils sont pour la plupart bien desservis en bus. Je n'en ai eu qu'un aperçu et ne peux vous décrire que ce que j'y ai vu. Les routes ne sont pas goudronnées. Les maisons sont relativement petites, certaines ne contiennent qu'une pièce ou deux, faites en "dur" parfois, avec toit en feuilles de palmier tressées, en bâche ou en tôle. La défécation à ciel ouvert est courante et les toilettes rares. Les cuisines sont souvent à l'extérieur des maisons. Les habitations sont  peintes de couleur vive. Les déchets sont regroupés à certains endroits pour être brûlés. Même s'ils sont pauvres, ces villages sont tenus relativement propres et sont d'aspect joyeux grâce à toutes les couleurs présentes. Les enfants, pieds nus, vont à l'école, les animaux se promènent librement et seules une ou deux motos circulent.

Pour ma part j'ai été accueillie par une famille que je qualifierai de riche. Ils avaient une grosse maison dans laquelle j'avais ma chambre personnelle. Les conditions de vie n'y étaient donc pas du tout les mêmes que dans les villages. L'Inde a une population qui comporte évidemment toutes les classes sociales et je suis persuadée que les conditions de vie diffèrent selon la classe sociale à laquelle on appartient et les moyens financiersqu’on possède.

Pour y avoir vécu, je peux vous décrire les conditions de vie dans la maison d'accueil (l’orphelinat)de manière plus précise mais elles sont bien entendu plus spécifiques. Les enfants vont tous les jours à l'école avec leur cartable offert par de précédents volontaires. Ils ont peu de crayons, gommes ou stylos et les gardent comme des trésors. Ils s'habillent de vêtements donnés. Ils n'ont pas de jouets mais savent s'amuser avec rien. Ils font eux-mêmes leur lessive, leur vaisselle et le ménage. Ils mangent trois fois par jour mais très souvent la même chose, du riz. Ils dorment par terre sur des nattes, serrés les uns contre les autres, les filles dans une pièce et les garçons dans une autre. Ils n'ont ni chaise, ni lit, ni télévision, alors que les propriétaires possèdent tout cela. Ils n'ont rien mis à part une vie difficile mais sont, je l'espère, heureux.

Y’a-t-il une chose en particulier à laquelle tu as été sensible?

Ces enfants de la maison d'accueil! Ils m'ont appris tellement! La façon dont ils étaient traités était parfois insupportable pour moi et pourtant je n'ai jamais vu des enfants aussi joyeux, actifs et heureux -encore une fois,je l'espère. Il faut savoir qu'il est totalement commun en Inde de battre les enfants. C'est aussi quelque chose que j'ai essayé de changer mais c'est vraiment délicat parce que, pour eux, cette façon de punir les enfants est totalement normale et ils n'en connaissent pas d'autres. Je leur ai montré que l’on pouvait faire autrement (parce que oui, il faut bien punir les enfants de temps en temps) et j'espère qu'ils vont abandonner la violence.Mais malheureusement c'est quelque chose qui ne peut évoluer que très lentement.

Je n'oublierai jamais ces enfants.

Quelle idée de l'Inde avais-tu avant de partir, et a-t-elle changé maintenant?

Je ne me souviens pas trop de ce que je pensais de l'Inde avant cette expérience là-bas. Je suppose que j'en avais une vison qui correspond à ce que les divers reportages nous donnent: les beaux paysages, les saris, les couleurs, les vaches, le monde et la chaleur. Mais c'est tellement plus que ca. Et c'est pourtant la vision que j'aurais pu en garder si j'avais voyagé de manière "normale". C'est le volontariat et le fait de vivre dans une famille d'accueil puis dans l'orphelinat qui m'ont vraiment fait découvrir l'Inde.

Pour moi l'Inde ce sontdes paysages merveilleux et des tas de déchets qui brûlent partout, la pauvreté omniprésente et le sourire des gens également. C'est du bruit, toujours, un trafic intense et une impression de chaos général mais dans lequel les indiens se retrouvent. Ceux-ci ont souvent une grande curiosité envers les étrangers - les regards sont d'ailleurs parfois durs à supporter- néanmoins ils sont toujours prêts à nous rendre service. Je me souviens d'indiennes qui auraient tout fait pour me venir en aide. Ils sont très heureux lorsqu'on s'intéresse à leur culture et qu'on décide de vivre comme eux. Ce pays c'est aussi des rapports de castes difficiles à percevoir mais qui régissent toutes les relations, ce sont des mariages arrangés que tout le monde attend avec impatience et une incompréhension totale vis-à-vis de la sexualité. L'Inde c'est enfin un pays dangereux, comme beaucoup d’autres, mais je ne m'y suis jamais sentie en insécurité.

L'Inde est juste un grand fouillis qui devient plus clair lorsqu'on prend le temps d'essayer de le comprendre,  c'est donc beaucoup plus que ce qu'on peut nous en rapporter. C'est un pays qui ne se décrit pas mais qu'il faut découvrir par soi-même. 

 

Et voici un très beau livre, contenant un DVD pour découvrir l'Inde en images de Anne Da Costa : 

Vers l'autre rive : Un voyage au coeur de la spiritualité en Inde (1DVD)

Entretien avec Marion Vandekerckhove. 

© Web TV Savoirchanger, 2014.

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